Person of Interest : You’re Still Being Watched

Person of Interest parmi les plus grandes séries contemporaines

Ce mardi 21 juin, Person of Interest va tirer sa révérence sur CBS après cinq saisons et 103 épisodes : un départ sans grande étincelle pour une série qui aura su fédérer au fil des ans une base de fans de plus en plus large. Elle n’aura, jamais, réellement été soutenue par la chaîne qui la diffusait. Elle n’aura pas eu, non plus, eu les honneurs des cérémonies de récompenses. Au terme de ses cinq saisons, peu de ceux qui l’ont suivi pourtant ne contesteront qu’avec son départ, conjugué à celui de The Good Wife, se clôt une génération des prestige dramas de network dont on peine à imaginer la relève. Pour comprendre ce qui, au fil des ans, a hissé Person of Interest parmi les plus grandes séries contemporaines, pensons à son générique. Celui-ci contient en lui tous les éléments du succès de ce qui s’est imposé comme le programme le plus fin et le plus glaçant sur l’Amérique post-11 septembre… et plus que ça.

« You are being watched. The government has a secret systeme, a machine,  that spies on you every hour of every day. I know, because I built it. I designed the machine to detect acts of terror, but it sees everything. Violent crimes involving ordinary people. People like you. Crimes the government considered irrelevant. They wouldn’t act, so I decided I would. But I needed a partner, someone with the skills to intervene. Hunted by the authorities, we work in secret. You’ll never find us. But, victim or perpetrator, if your number’s up, we’ll find you. »

« On vous surveille. Le gouvernement possède un dispositif secret. Une machine… Elle vous espionne jour et nuit, sans relâche. Je le sais parce que c’est moi qui l’ai créé. Je l’avais conçue pour prévenir des actes de terrorisme, mais la machine voit tout, tous les crimes impliquant des gens ordinaires, tel que vous. Des crimes dont le gouvernement se désintéresse. Alors j’ai décidé d’agir à sa place. Mais il me fallait un associé, quelqu’un capable d’intervenir sur le terrain. Traqués par les autorités, nous travaillons dans l’ombre. Jamais vous ne nous trouverez ! Mais victime ou criminel, si votre numéro apparait, nous, nous vous trouverons. »

À peu de choses près, le leitmotiv qui ouvre les 103 épisodes de Person of Interest reste le même. Il y est toujours question d’une société sous la surveillance d’une machine dont l’existence est tenue secrète par le gouvernement. Nous assistons aux enquêtes de son créateur, Harold Finch (Michael Emerson, le Benjamin Linus de Lost) et de son homme de terrain, John Reese (Jim Caviezel), qui suivent la trace de clients identifiés par leur numéro de sécurité sociale fourni par la machine. Ces « clients » vont se retrouver au cœur d’une affaire de meurtre, que le duo va tenter de stopper par leurs propres moyens, dans l’ombre de la police. Sauf qu’une variable se glisse dans l’équation : le numéro fourni correspond à celui de la victime… ou parfois à celui du coupable.

Les « numéros de la semaine » sont d’ailleurs à l’honneur de chaque début de programme sous la forme d’un plan final permettant de contextualiser l’épisode. C’est la première spécificité qui rend chacun des génériques de la série différents. Mais cette caractéristique n’est là que pour figurer la forme sous laquelle s’est présentée Person of Interest à ses débuts. C’est à dire, un procedural cop show traditionnel sous un vernis paranoïaque (le programme est diffusé sur CBS, l’un des cinq grands networks, la chaîne de NCIS). C’est d’ailleurs sans doute la raison principale pour laquelle la série est restée sous les radars de la sériephilie pendant quasiment la moitié de son existence, jusqu’au début de la saison 3.

Du modulaire à l’ultra-feuilletonnant : une ambition rare

Que Person of Interest ait connu des moments de bravoure lors de ses deux premières saisons, on ne le contestera pas. Mais celles-ci opéraient cependant encore à l’époque selon un canevas narratif relativement traditionnel : un cas hebdomadaire qui permet en parallèle de développer le background personnel d’un ou plusieurs des protagonistes principaux tout en tissant par moments un arc de mi-saison. Rien de bien original en soi, mais le modèle contenait en lui un cheval de Troie.

Progressivement, les téléspectateurs ont pu assister au passage d’une série principalement modulaire à essentiellement feuilletonnante, grâce à un subtil glissement narratif. Sa grande force : rejoindre un mode de storytelling particulièrement en vogue dans les sociétés occidentales contemporaines, celui de la théorie complotiste. Person of Interest tisse en arrière-plan le canevas d’un « higher power », d’une machination qui nous dépasse et de qui grandit dans l’ombre des regards de ce que le gouvernement nous cache. Cet arrière plan lui permet de dévoiler peu à peu une mythologie aussi ambitieuse qu’elle n’est terrifiante. Un tel constat provenant d’une série produite par J. J. Abrams peut certes faire peur, mais le travail effectué par Jonathan Nolan, Greg Plageman et leurs équipes de scénaristes s’avère d’une rigueur infaillible. Si le spectateur ne sait pas ce qui l’attend, il peut toujours se rassurer en se disant que les big boss, eux, maitrisent parfaitement leur barque.

Ce glissement est présent au générique, qui s’est personnalisé au fil de chaque saison, à chaque fois que la logique de la traque hebdomadaire s’est retrouvée pervertie par les circonstances du feuilletonnant, comme si lui-même se faisait par moments « hacker ». On ne parle pas ici de variations thématiques, de changement de theme song ou encore de mise à jour pour renouveler une série d’une certaine longévité. On ne parle pas non d’un gimmick à la couch gag des Simpson. On fait face à un objet filmique plus complexe que celui de Game of Thrones, qui s’adapte en fonction des lieux et intrigues qu’il met en scène à chaque épisode. On se retrouve avec un générique qui est à la fois le même, et toujours un peu différent : une stratégie à l’œuvre dans une autre très belle série complotiste récente : le 11.22.63 de Hulu adapté de Stephen King (et produit également par Abrams).

Quand le réel rattrape la fiction

Si la construction narrative de Person of Interest se montre d’actualité par sa capacité à recycler des formes particulièrement contemporaines de storytelling, il en va de même pour le fond. Preuve en est avec une des affaires d’espionnage de masse les plus médiatisées de ces dernières années : PRISM, le programme de surveillance initié par la NSA et dévoilé par les révélations d’Edward Snowden (à ce sujet voir notre critique de CitizenFour) en juin 2013. Si l’existence de projets de ce genre n’était pas en soi une si grande surprise, l’ampleur du phénomène avait à l’époque de quoi faire froid dans le dos. On parle ici, d’écoutes téléphoniques, détournements de flux de vidéosurveillance, mais aussi d’intrusions de force dans certains terminaux mobiles comme les smartphones ou les ordinateurs portables.

Le gouvernement américain espionnait ses concitoyens dans la plus grande clandestinité en recourant non seulement aux mêmes techniques que celles par lesquelles la Machine déterminait ses numéros, mais en poussant par moment le curseur encore plus loin. Une fois n’est pas coutume, la réalité avait déjà rattrapé la fiction… qui n’en était plus tout à fait une. La série en prend note, et n’en ressort que plus forte, puisqu’elle dépeint une Amérique tellement vraisemblable qu’elle partage au final, sans le savoir, de nombreux traits communs avec celle du monde réel.

C’est donc par une forme de concours de circonstances (du moins du côté de Jonathan Nolan et ses acolytes) que Person of Interest est devenue une série encore plus signifiante qu’elle ne l’était déjà. Le technothriller de SF-light perdait d’un coup sa dimension prospective. Nous n’étions dès lors plus dans un réel parallèle aux allures de futur dystopique, mais dans ce qui pourrait être la face cachée du monde dans lequel on vit. Contrairement à certaines autres œuvres de fiction dans lesquelles on se plaît à retrouver des prophéties scientifiques dans certains cas saugrenus, parfois réalistes, nul besoin d’attendre un demi-siècle : il n’aura fallu que deux ans pour que la frontière s’estompe.

Person of Interest Interface Machine

La fable d’anticipation devient un message d’avertissement bien réel sur la morale de la surveillance. La nécessité de ne pas outrepasser le libre arbitre humain, et même en creux le transhumanisme, à travers le combat philosophique que se livrent la Machine (interface jaune) et ce qu’on découvrira être sa némésis et alter ego, Samaritan (interface rouge). Cet affrontement, qui se résume à une partie d’échecs, nous rappelle combien le progrès galopant en matière de sécurité et de surveillance électronique a pu dépasser jusqu’à ceux qui en sont à l’origine. Les « rouges » pensent que l’évolution de l’humanité dans ce domaine, certes, mais aussi dans la réduction des inégalités et de l’endiguement des pandémies, ne se fera que par le salut de la technologie. Même s’il faut s’inféoder à de superordinateurs au pouvoir qui nous dépasse. Les « jaunes » pensent, au contraire, que la préservation de l’humanité ne peut en aucun cas se faire au détriment ne serait-ce que d’un seul de ses représentants. « Orwell était trop optimiste », s’exprime Harold Finch au cours de la saison 5 à propos d’une Amérique qui s’est reconstruite en gigantesque Big Brother suite aux attaques du 11 septembre 2001, matrice des événements de Person of Interest. Difficile de ne pas être sensible à ces mots dans nos sociétés contemporaines, où chaque attentat entraîne avec lui une bascule sécuritaire toujours plus inquiétante (coucou la Loi Renseignement !).

La pendante de Mr Robot ?

On pourrait citer toute une litanie d’œuvres de SF avec lesquelles Person of Interest entretient un dialogue permanent (Terminator et son Skynet, Minority Report et ses Precogs, Mass Effect et son Homme Trouble…). Dans une pop culture toujours plus friande de geeks solitaires et d’ordinateurs révolutionnaires qui veulent conquérir/contrôler le monde (Silicon Valley, Halt and Catch Fire, CSI Cyber, rayez la mention inutile), il est difficile de ne pas penser à Mr. Robot. La série pendante arty de POI qui est produite par USA Network, multiprimée, dont la hype a déferlé sur le monde tel un tsunami l’été dernier.

Sur de nombreux points, Person of Interest et Mr Robot diffèrent plus qu’elles ne se ressemblent. Que ce soit sur la forme (en dépit d’une esthétique froide, équivalente, à l’image délavée et les nuances de gris), la narration ou la réception critique, on ne cherchera même pas à les comparer. Mais les deux programmes entretiennent certaines correspondances qui vaudront le coup d’être creusées à l’occasion de la saison 2 de la création de Sam Esmail diffusée à partir de la mi-juillet. Cultivant toutes deux une dynamique essentiellement centrée sur deux personnages, elles sont probablement les deux séries qui ont poussé le plus loin le brouillage des la frontière entre l’humain et le synthétique.

Person of Interest Root Amy Acker

Difficile de détailler la liste complète des raisons pour lesquelles on va longtemps regretter Person of Interest

Dans Mr Robot, l’instabilité mentale d’Elliot (Rami Malek), qui souffre d’anxiété sociale et de troubles dissociatifs de l’identité conjugués à une addiction toxicomane, se manifeste sous la forme de la perception altérée de la réalité. Couplée à ses talents de hacker hors du commun, cette perception va lui permettre de penser à travers les écrans comme personne d’autre, presque à l’image d’un androïde.

Dans Person of Interest, le personnage de Samantha Groves (la toujours merveilleuse Amy Acker) introduit dans la saison 1 se dévoile quant à lui comme une forme de terminal humain de la Machine. Il est un relais de terrain organique qui lui permet d’accomplir des tâches concrètes que son existence numérique ne peut faire. Si la série s’aventure dans le passé de la surnommée « Root » (la Racine, la compte administrateur en langage informatique), on s’interroge.  A quel point, en ce qui concerne ce personnage, la Machine a pris le pas sur l’Homme… et inversement.

Tout comme Mr Robot, Person of Interest nous a menés à la lisière du transhumanisme sériel, l’un des nombreuses lignes de faille qui lui donne forme. Sommes-nous en train de nous informatiser ou se retrouve-t-on face à des intelligences artificielles si évoluées qu’elles ont redéfini notre propre rapport à l’humanité ? Et quelles conséquences, et quelles responsabilités ces nouvelles donnes impliquent-elles pour nous et pour ceux qui nous entourent. La réflexion, vertigineuse, aurait mérité d’être creusée plus encore sur plusieurs autres saisons. Il faudra nous en contenter de cinq.

Difficile de détailler la liste complète des raisons pour lesquelles on va longtemps regretter Person of Interest, ainsi que le sort que lui a réservé CBS pour sa saison 5, ingratement liquidée dans l’anonymat de la post-saison. Technothriller aux allures de néo-Batman de l’ère post-Patriot Act, POI s’est rapidement détachée de son modèle pour devenir la série de network la plus brillante de son temps. Certes, à l’heure où l’on s’apprête à lui dire au revoir, on repense aux interprétations extraordinaires de Jim Caviezel (minéral à l’extrême, véritable « Man in the Suit »). On oubliera pas également celles de Michael Emerson (qu’aucun Emmy/Golden Globe ne viendra malheureusement récompenser), Sarah Shahi ou même Kevin Chapman (ainsi qu’à Bear évidemment, meilleur chien de fiction de la décennie). Bien sûr, on se souviendra des coups d’éclat que furent l’arc HR, If-Then-Else ou encore le magnifique B.S.O.D. qui a ouvert sa dernière saison. Mais on pensera surtout au planning de la rentrée prochaine avec une incroyable morosité face à la cascade de projets sans saveur qui s’approche. C’est toujours chiant de voir la fin d’une ère tout le temps (mais là ça y ressemble un peu).

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d'un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J'aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j'aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l'ouvreuse. J'officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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