De l’utilité des critiques de cinéma : le cas Chocolat

L’histoire de Rafael, dit « le clown chocolat » est sortie sur grand écran le 3 février dernier. Omar Sy en tête d’affiche, Roschdy Zem aux commandes, plusieurs millions débloqués : le film s’annonce comme un événement cinématographique incontournable, entre réhabilitation historique et succès populaire. Le cinéma ne pouvait que se passionner pour le destin extraordinaire de cet homme né esclave à la Havane, et devenu star emblématique de la Belle Epoque. Pas si simple pourtant que de porter à l’écran la vie d’un personnage historique ayant sombré dans l’oubli, sorti progressivement de l’ombre ces six dernières années par Gérard Noiriel, socio-historien à l’EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales). Lors d’une promotion marathon, acteurs et réalisateur s’accordaient pour hisser le film au rang de « sauveur de mémoire », rendant hommage à ce que fut la vie hors-norme de Rafael. Le carton « inspiré de faits réels », présent au générique de début, ne nie pourtant pas l’écart séparant vie fictive et vie historique. « Inspiré », dit-il, comme pour se dédouaner de toute approximation : après tout, c’est aussi à ça que sert le cinéma de fiction, à fantasmer les vides, à enjoliver quelques fades réalités.

De quoi s’agit-il donc ? D’une adaptation historique ? D’une biographie ? D’une pure fiction ? Là intervient probablement le rôle du critique de cinéma, ce personnage mystérieux, en marge, qui nous informe et éclaire. Cette profession en crise perd peu à peu l’aura et l’influence dont elle disposait jadis, la faute à l’explosion du numérique et à ses innombrables utilisateurs rencontrant là l’espace rêvé pour à leur tour, écrire sur l’art.

Quelle légitimité, quelle plus-value les critiques professionnels ont-ils désormais sur les amateurs ?


Dans le cas présent, la réception critique de Chocolat n’est étudiée que du point de vue des professionnels. Les seuls – peut-être – à avoir une véritable responsabilité sur ce qu’ils diffusent, en admettant que ces critiques aient en effet un impact sur les choix du lecteur. Médiateurs entre le film et le spectateur, les critiques nous guident et nous influencent. Lors de la sortie de Chocolat, quel rôle ont-ils joué face à l’argument promotionnel du « film de mémoire » ?

Le cinéma pour argent comptant

Sur 18 critiques passées au peigne fin, un premier constat s’impose.
Le film historique pose problème dans son désir de faire revivre fidèlement des êtres disparus. Dans cette affaire, la nature du média cinématographique n’arrange rien, puisqu’en faisant renaître visuellement les lieux ou les personnages de leurs cendres, l’image cristallise ce qu’elle ne devrait qu’interpréter. Le visage inconnu de Chocolat se matérialisant en Omar Sy perdurera bien après la séance : l’image occupe naturellement l’espace d’une représentation jusqu’alors vide. La force des images est telle qu’elle nous ferait prendre le corps des vivants pour celui des morts. Incompréhensible dites-vous ? C’est pourtant grâce à ce pouvoir de projection, du mouvement de croyance paradoxale du « vrai » (les acteurs) pour le « faux » (les personnages), que nous pleurons, que nous rions, que le cinéma se déploie comme une arme massive, passant du divertissement à la propagande. Tout l’exercice critique réside en une implication distanciée face au film.

Regarder, vivre, parfois sombrer, exécuter un va-et-vient entre le film et sa conscience du film : c’est cette posture que nous pouvons attendre de la part d’un critique professionnel, c’est précisément cette capacité de discernement qui nous amènera à lui accorder notre confiance. Pour Chocolat, ce positionnement se révèle trop souvent absent. La réception du film se cantonne à une simple affaire de goût, en dehors de tout questionnement sur la véracité historique du scénario. Les critiques se révèlent souvent empilements de métaphores et d’adjectifs destinés à atterrir sur les affiches. Twitter et sa pensée synthétique auraient-ils fait des dégâts considérables sur l’exercice ?

Les critiques dénoncent en tout cas la superficialité ou la dimension caricaturale de certaines problématiques importantes (diversité, racisme), sans se demander comment le film se situe par rapport à son référentiel historique. Chocolat est pris tel quel, en tant que produit brut sur le réel, et c’est bien cela qui nous gène dès lors qu’on l’assimile à un processus de réhabilitation historique.

Un déclin stoppé net (celui de Foottit) par un déclic provoqué par un grand Black à tout faire, employé comme roi nègre pour effrayer les petits nenfants. Avec sa silhouette dégingandée, ce fils d’esclaves a tout d’une tête de Turc. Avec beaucoup d’entraînement, se dit Foottit, ce gars-là fera un excellent souffre-douleur. Alain Spira, Paris Match 03/02/2016
La prestation de Tananga, colosse noir, présenté comme un cannibale effrayant donne à Foottit une idée révolutionnaire : proposer des numéros en duo. Le clown blanc autoritaire et l’Auguste, souffre-douleur comique imposent rapidement un nouveau style, instrumentalisant le racisme pour en tirer du rire. Ursula Michel, Critikat 02/02/2016

En réalité, Chocolat fut connu bien avant l’arrivée de Foottit dans sa vie, il eu le rôle titre d’une pantomime lancée au Nouveau Cirque portant son nom La noce de Chocolat. Il ne joua jamais le sauvage dans un cirque de province, mais fut plusieurs années domestique pour le clown anglais Tony Grice, avant de s’en séparer au profit de sa carrière. Si l’arrivée salvatrice du clown blanc dans le destin de Chocolat, ficelle efficace dans le cinéma populaire mais fallacieuse historiquement parlant est prise pour argent comptant dans la critique, les déformations ne s’arrêtent pas là. La plus importante est certainement l’image d’un Rafael soumis, constamment humilié sur scène ou dans la vie. Encore une fois, l’idée est induite par le film, mais la critique manque de lui faire barrage.

Acceptant de longues années un traitement humiliant pour les besoins du show, Chocolat s’éveille tardivement à la défense de ses droits. Ursula Michel, Critikat 02/02/2016
Aussi doué soit-il, Chocolat reste le Noir-à-qui-on-fout-des-torgnoles. Et doit vivre avec son paradoxe : recevoir en riant des coups de pied aux fesses alors que d’autres luttent pour leurs droits. La Voix du Nord 03/02/2016
(…) mais le film entend montrer dans un passage éclairant comment les gesticulations équilibrées et réciproques de Foottit et Chocolat ne font rire personne, alors que le dénivellement entre le noble et l’ignoble, celui qui tape et celui qui se fait battre, l’intelligent au visage sérieux et le mariolle à la figure charbon, rend instantanément des salles hilares. Didier Peron, Libération 02/02/2016
Le public de l'époque l'adore, c'est lui qu'il vient voir, d'autant plus ravi qu'à la fin de chaque sketch Chocolat accepte de se laisser malmener par son partenaire. Quelle que soit l'histoire, il est le dindon de la farce. (…) Comment imaginer l'inverse : Foottit le Blanc rossé par Chocolat le Noir ? Impossible. Pierre Murat, Télérama 03/02/2016

Si ici les critiques n’inventent rien, elles réinvestissent les distorsions du scénario, assimilant indirectement ses faits à la réalité. Dans son duo avec Foottit, Chocolat ne faisait pas que prendre des coups, il en donnait également. Il joua d’innombrables rôles (femme, policier etc.) sans jamais se cantonner au personnage noir « battu mais content ». C’est justement sur scène, avec la complicité de ses pairs artistes, qu’il pouvait se défendre des préjugés racistes. Il acquit sa liberté symbolique sur scène, c’est d’ailleurs pour cela qu’il fut attaché jusqu’à la fin de sa vie à la piste des cirques. Il conquit cet espace en raison d’un travail acharné et d’une lutte constante. Rafael eut probablement toute sa vie conscience que son statut d’étranger ne lui donnait pas les mêmes droits que les blancs, mais il réussit à hisser ses « dons exotiques » en art bien plus qu’en curiosité alimentant le racisme. Un clown noir réussissant à s’imposer dans un milieu artistique méconnu – de surcroit dans une France coloniale – n’est-ce pas cela le véridique et passionnant destin exceptionnel que l’on aurait dû nous promettre ?

L’ennui, c’est que pour accéder à cette dimension historique, les images seules ne suffisent pas.


Il faut s’approcher du travail de Gérard Noiriel, se renseigner sur les formes et conditions du racisme de l’époque, sortir du cadre du référence du film en somme.

Les critiques n’ont-elles pas le temps pour ce travail ? Trop de films à l’affiche, trop de papiers à rendre, et vite, trop vite ? Quelques uns semblent pourtant se distinguer, appuyant un regard plus subversif et distancié sur le film.

Chocolat nous enseigne un destin méconnu, nous rappelle ce que fut le racisme ordinaire dans la France républicaine de la fin du XIXe siècle, tout en brossant le tableau d’un milieu parisien du spectacle légèrement en avance sur son temps puisqu’il a fait de Chocolat une vedette, privilégiant le talent comique à la couleur de peau. Serge Kaganski, Les Inrocks 29/01/2016
Tout au plus Chocolat apparaît-il comme un bon bougre entièrement soumis aux rencontres qu'il fait – comme celle de son ambigu compère Foottit ou celle, plus caricaturale encore, d'un vieil Haïtien qui transforme notre héros en chantre de la négritude après deux verres d'absinthe. Vincent Malausa, l’Obs - Le Plus 04/02/2016

Sans spécifiquement faire un travail de distinction entre le véritable Rafael et son double fantasmé par Mandarin Production, la critique aurait pu (dû ?) préciser le caractère librement inspiré de faits réels du film. Vincent Malausa (Le Nouvel Observateur) le précise au début de son article, de même pour Serge Kaganski (les Inrocks) rappelant qu’il s’agit là d’une œuvre « inspirée par l’ouvrage de l’historien Gérard Noiriel ». Sans mesurer l’écart entre histoire et fiction, les critiques assimilent volontiers le film à une simple reconstruction historique et appuient indirectement le ressort commercial du film qui est de se vendre en tant qu’œuvre de mémoire. Les critiques confirment implicitement ce statut en refusant de nuancer cette légitimité historique auto-proclamée.

Alors quelles conséquences ?

Les consciences sur la question raciale ont peut-être bien plus de chemin à faire qu’on ne le pense. Comment, sinon, interpréter l’absence de remise en question face à un scénario parfois douteux mais pris pour réalité (le personnage blanc tendant la main au noir pour le sortir de la misère, le prix de l’humiliation consentie au profit du succès) ? Le véritable Rafael ne se serait-il pas enfui ou révolté face aux événements subis dans le film ? C’est en tout cas l’attitude d’un combattant que décrit Gérard Noiriel dans son livre issu d’un long travail scientifique de recherche, Chocolat, la véritable histoire d’un homme sans nom. Nous pouvons ainsi douter de la véracité de ce Rafael de cinéma, se suffisant à une condition dégradante si tant est qu’on le paie (début du film).

Quelle opinion de Rafael garderont tous ceux qui resteront seuls avec ce film ? N’aurait-ce pas été là le rôle des critiques que d’offrir un espace neutre, ni biaisé par l’image filmique ni par l’image médiatique, afin de remettre les points sur les I.

Au lieu de cela, la critique véhicule une série de stéréotypes particulièrement dangereux puisque difficilement rattrapables au vu de la suprématie cinématographique dans l’espace médiatique (avez-vous entendu parler par exemple de la pièce de théâtre sur le clown chocolat, ou encore de l’ouvrage scientifique qui lui est consacré ?).

Sans la critique comme rempart, le cinéma peut se transformer en cavalier sans tête. Il s’agirait aujourd’hui de mieux comprendre et analyser les intérêts que trouve l’ensemble du champ cinématographique, de sa création à sa réception, à produire et entretenir l’image-mensonge.

Je vote Jacques Tati président de la République.

3 Comments

  • Répondre mai 27, 2016

    Civilian Savage

    Il me ferait assez plaisir d’en discuter avec vous et davantage encore de réfléchir ensemble à ces questions…

    • Répondre mai 30, 2016

      DZIBZ

      C’est toujours un plaisir !

      • Répondre juin 10, 2016

        Molly

        A plsaeingly rational answer. Good to hear from you.

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