Loving, de Jeff Nichols

On se demande de plus en plus pourquoi tant de ramdam autour des films de Jeff Nichols, pourquoi isoler son œuvre de toute une troupe de cinéastes, passionnants, du sud des États-Unis d’Amérique. Sans démériter, le travail de Nichols est pourtant moins intéressant que ceux de l’éclectique David Gordon Green ou du collectif Borderline Films qui a donné autant Two Gates of Sleep que Martha Marcy May Marlene. Tous vénérant autant Terrence Malik que l’étonnant Richard Linklater. L’excellente santé artistique de ce cinéma ne doit surtout pas être éclipsée par la création journalistique d’une figure majeure de ce cinéma-là. Alors qu’il faudrait insister sur la richesse du cinéma dit sudiste, la façon dont — ensemble — ils tentent de construire une nouvelle mythologie des régions du sud des USA, bousculer l’image réactionnaire que peut avoir leur patrie, beaucoup se contentent de fixer leur intérêt sur un seul homme : Jeff Nichols. Pourtant s’il est capable d’un percutant Shotgun Stories ou de se renouveler en embrassant le genre de la science-fiction avec Midnight Spécial, le reste de sa filmographie n’a rien d’extraordinaire.

Ce n’est pas Loving qui va nous faire changer d’avis. Revenant sur l’histoire de Mildreed Jeter et de Richard Perry Loving qui furent bien malgré eux à l’origine du changement de la Constitution des USA, le nouveau long métrage de Jeff Nichols ne va pas au-delà de l’honnête plaidoyer pour pour une Amérique du respect, fière de ses figures qu’elles soient charismatiques et populaires comme Martin Luther King ou modestes mais historiquement tout aussi importants comme Mildreed Jeter et son mari Richard Perry Loving. Que le réalisateur de Take Shelter s’attaque aujourd’hui au métissage, au racisme institutionnel et à ses conséquences dramatiques sur la population de cette région n’est sans doute pas un hasard. Après huit ans à la tête du pays, Barack Obama n’a jamais réussi à changer les violences perpétrées par les forces de police américaine vis-à-vis de la communauté afro-américaine. Cependant, ce qui a changé, c’est une prise de conscience plus générale de ces violences et une révolte métissée, sous forme d’émeutes ou via le mouvement Black Life Matters qui s’est structuré suite à l’assassinat par les forces de police de Freddie Gray à Baltimore et celui de Michael Brown à Ferguson. Loving, à son échelle et par les moyens qui sont les siens, fait figure de soutien du jeune Jeff Nichols à cette colère sociale.

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Play it again Sam !

Après avoir dit ceci, les choses se gâtent. Il y avait un sujet en or pour le cinéaste de Mud, celui de cette communauté métisse de Virginie n’ayant que faire de la discrimination raciale et des lois racistes des États du Sud. Au détour d’une scène, Jeff Nichols évoque l’appartenance de Richard Perry Loving à cette communauté, lorsqu’il cherchera à faire sortir sa femme de prison dans laquelle elle se trouve. Plus que d’individualiser des figures historiques, même modestes, le cinéaste de Little Rock aurait eu pourtant matière à une belle réflexion sur cette population du sud des États-Unis d’Amérique qui s’est structurée autour du métissage, autant social qu’ethnique. C’est cette peur d’un métissage naturel (qui ne se limite pas aux mariages inter-ethniques) qui est la source de tous les maux. Dans son travail quasi-anthropologique de restitution de la beauté des working class héros, prendre son sujet sous cet angle aurait bien plus intéressant, mais évidemment plus risqué. C’est évidemment ce qui déçoit dans Loving, cette paresse face à son sujet et le manque de volonté du cinéaste à s’affranchir des codes du biopic hollywoodien.

Aurait-il été sélectionné s’il avait radicalisé son dispositif ? La sélection officielle, pour l’instant, semble préférer le classicisme à l’expérminentation. Ce qui est certain, c’est que le soutient des grandes plumes critiques de la vieille Europe au cinéma de Jeff Nichols et le fait de voir en quelques mois deux de ses films sélectionnés dans les prestigieux Festivals de Berlin (Midnight Spécial) et le Festival de Cannes, va, à l’instar de Xavier Dolan, être probablement néfaste à ce cinéaste. Jeff Nichols ne s’en cache pas, il adore lire ce qu’on écrit sur son travail. Le début de la fin.


Gaël Sophie Dzibz Julien Margaux David Jérémy Mehdi
2.5 Stars 2.5 Stars 2.5 Stars 3.5 Stars

Le tableau des étoiles complet de la sélection à ce lien


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Loving, un film de Jeff Nichols avec Joel Edgerton, Ruth Negga, Nick Kroll et Michael Shannon

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis , je me réfugie à l'université pour y faire grève et bouffer du film. Je m'y passionne pour la critique et l'écriture de scénario. Depuis, je m'efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l'ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque.

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