Aquarius, de Filho Kleber Mendonça

Si Cannes avait loupé Les Bruits de Récife, la notoriété du film depuis son passage au Festival de Rotterdam obligeait les sélectionneurs cannois à prendre un peu de temps pour se pencher sur son nouveau film : Aquarius. Sélectionné directement en compétition, le nouveau film de Kleber Mendonça Filho poursuit l’étude anthropologique de son quartier qui était, déjà, au cœur de son premier film. Il y a une filiation évidente entre les deux films : en plus de retrouver sa terre natale, Kleber Mendonça Filho continue à scruter les mêmes failles et les mêmes joies qui habitent les résidents, ici ceux de la cité d’Aquarius.

Il y a pourtant une différence entre l’angoissante mise en scène des Bruits de Récife, qu’on a dit hérité du cinéaste nord américain John Carpenter et l’oeil documentaire, quasi entomologiste qui éclate dans Aquarius. Tout en creusant son propre style, l’ex critique de cinéma brésilien continue d’étudier ses maitres, qu’ils s’appellent Carpenter, Michael Mann ou Luis Bunuel. Plus qu’un film fait de citations, Aquarius est avant le portrait d’une femme, Clara. L’évolution d’une femme, de sa récente rémission d’un cancer du sein dans les années 80, puis après un grand saut temporel, de la façon dont elle a appris à vivre, de nos jours, amputée d’une partie de sa féminité. Bref un pitch qui devrait permettre au film de repartir avec un prix, qu’il soit le prix du scénario, ou plus surement le prix d’interpretation féminine pour le travail de Sonia Braga. Il faut le dire la complicité entre le cinéaste et son actrice permet a Kleber Mondença Filho de sculpter son personnage qu’il suit de bout en bout. Scrutant chaque mouvement de son corps, la suivant au plus près, il filme le corps atlhétique de l’artiste totalement en adhéquation avec les dures épreuves qu’elle rencontre, la mort de l’être aimé, son cancer et les pressions des investisseurs immobiliers convoitant son appartement. Les conséquences physiques de la maladie ne seront que brièvement montrées, au détour d’un plan fugace et pudique. Ce qui intéresse plus Filho, ce n’est pas ce qui affaiblit son personnage, mais plutoôt sa force face à un monde qui s’effondre sur lui-même, un monde bien plus atteint par une tumeur très particulier : le capitalisme criminel du néolibéralisme.

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Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles.

L’air de rien, en 2h20, à travers ce beau portrait de femme le cinéaste brésilien observe le subtil déplacement d’une économie capitaliste régulée en l’instauration d’un empire criminel. Il y a d’ailleurs des liens à faire avec le film de la jeune cinéaste allemande Maren Ade, Toni Erdmann. Les deux cinéastes de culture différente font un constat glaçant : celui d’une génération, parents de jeunes trentenaires d’aujourd’hui, qui ont cru changer le monde et comprennent qu’ils ont engendré des monstres. Ils regardent avec effroi leurs enfants se conduire comme des capos de la mafia. En sauvant les banques grâce à l’argent de son commerce illégal le crime organisé n’a pas seulement sauvé le capitalisme, il l’a modifié en profondeur poussant les structures légales à adopter les méthodes criminelles pour accélérer la course folle aux profits. Tout le travail du juge Roberto Scarpinato ou de l’écrivain journaliste Roberto Saviano, repose sur la démystification de l’imaginaire mafieux. Aujourd’hui la mafia et ses méthodes sont devenues des modèles pour les écoles de commerces, aux USA ou ailleurs. Il est bien difficile de faire la différence entre les théories manageuriales inculquées dans les écoles et celles expérimentées par les cartels de la drogue. Difficile de comprendre le chaos politique brésilien aujourd’hui sans admettre que le crime organisé est aujourd’hui la première force économique au monde. Ce a quoi va devoir faire face Clara, c’est à une jeunesse qui par son éducation a assimilié la violence comme méthode de communication. Il n’y a pas une seul coup de feu dans Aquarius, pas une scène de torture et encore moins de meurtre. Pour pousser Clara à quitter son appartement, le jeune manageur de l’agence immobilière qui cherche à faire main basse sur son immeuble utilisera ce qu’il a appris dans son école aux USA : entre autres l’utilisation de l’immeuble pour des orgies finissant par des déjections humaines et autres nuisances sonores. Face à la détermination de notre héroïne, le jeune requin ne reculera devant rien. C’est ainsi qu’il poussera ses ouvriers à installer dans les appartements proches de celui de Clara de plusieurs colonies de termites.  Une technique mafieuse par excellence.

Si on a évoqué plus haut Luis Bunuel ce n’est pas pour des raisons cosmétiques, mais bien parce que la passion des insectes du cinéaste espagnol le poussait à utiliser ces bestioles dans ses projets artistiques. De l’Ange Exterminateur à El qui sont reconnus comme des pamphlets anti-bourgeois. C’est autant un hommage au maître espagnol que pour la symbolique de l’insecte bâtisseur/destructeur que Kleber Mendonça Filho termine son film par la figure de la termite. En filmant ces insectes, le cinéaste ne va pas seulement dénoncer les méthodes criminelles des investisseurs immobiliers, il s’en sert pour tenir un discours sur la société brésilienne qui a laisser proliférer les projets immobiliers de complexes hôteliers ou des tour pouvant abriter de futur bureau de grandes entreprises brésiliennes, de multinationales. Des constructions servant avant tout au blanchiment de l’économie illégale, bâtie à la va-vite et prêt à s’effondrer. Ceux qui ont été surpris par le happening de l’équipe de tournage lors de la montée des marches ne comprennent juste pas dans quel état se trouve le Brésil. Un territoire rongé depuis des années par les termites. Aquarius est tout simplement un acte d’auto-défense.


Gaël Sophie Dzibz Julien Margaux David Jérémy Mehdi
4 Stars

Le tableau des étoiles complet de la sélection à ce lien


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Un film de Kleber Mendonça Fihlo
Sortie en France indéterminée

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l'université pour y faire grève et bouffer du film. Je m'y passionne pour la critique et l'écriture de scénario. Depuis, je m'efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l'ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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