Saint Amour, l’an 01 de l’insurrection éthylique

Nos notes

Il faut déguster Saint Amour à l’aveugle, sans vouloir se renseigner, sans a priori, pour en savourer tous ses secrets. Gustave Kervern et Benoit Delépine sont des personnages à part dans le paysage du cinéma français. Ils n’ont aucune attache, ne cherchent par la provocation trash d’une hypothétique new french extremity. Ils ne s’intéressent pas non plus aux problèmes existentiels des anciens d’Henry IV, aujourd’hui militants au Front de Gauche dans leur 90 m2 parisien, luttant contre la condescendance qu’ils éprouvent vis-à-vis des pauvres. Même s’ils sortent de l’écurie Canal, ils en sont les vilains petits canards, et depuis 20 ans ils s’attachent plus à différencier leur travail pour la télévision (Groland) de celui qu’ils mettent en place au cinéma. Contrairement à leurs collègues de bureau, ils ont une maitrise réelle des deux formats artistique et ne cherchent pas à faire des téléfilms sur grand écran. Certes, ils peuvent se planter (Avida), mais on peut leur concéder une constante dans leur univers. Surtout, leur reconnaitre une volonté farouche de poser leur caméra pour mettre en avant les déclassés, les moins que rien, les handicapés, les gens différents, les feignants, les déviants, les névrotiques ou les alcooliques… Autrement dit, Benoit Delépine et Gustave Kervern s’intéressent à tout ce que le cinéma français refuse de voir. Rares sont les cinéastes, à l’exception peut-être de Bruno Dumont, à se sentir concerner par cette France là.

Après une plongée dans l’âme nihiliste et sans espoir de Michel Houellebecq, il était à craindre qu’ils se complaisent dans la morosité ambiante : avec Saint Amour, on est rassuré de constater qu’il n’en est rien. Quelque part, avec ce film, les deux compères tentent de nous proposer une voie singulière après avoir réalisé la fin d’un monde appelé à être détruit avec Near Death Expérience. Leur nouveau métrage évoque le monde d’après, et pour partir du bon pied, rien ne vaut une bonne route des vins… Quoi de mieux, également, que cette proposition faite par les cinéastes : la confrontation de monstres sacrés du septième art francophone, Gérard Depardieu et Benoit Poelvoorde, et d’étudier l’interaction de leur jeu d’acteur. Après un échec public, Delépine et Kervern se devaient de renouer avec le succès. La gageure que devait affronter leur nouveau long métrage était pourtant de ne rien changer à leur méthode de travail, c’est-à-dire construire une œuvre à partir de l’amitié et la chaleur humaine des rencontres improbables. Adossés à la charpente des corps franco-belges qui composent la matière de leur nouveau long métrage, les cinéastes improvisent leur récit sans pourtant nous perdre. Ils imaginent, au départ, un hui-clos qui se déroule au cœur du salon international viticole de Paris, où la route du vin se limiterait à une fuite en avant de stand en stand. Puis ils mettent assez vite un terme à cette chouette idée, qui risquait de tourner en rond. Ils retombent ensuite sur leurs pieds en creusant leur obsession du road movie dont ils se sont fait une spécialité.

On retiendra, bien sûr, les performances de Depardieu et Poelvoorde. Ils évitent la sortie de route éthylique pour concentrer leur réflexion sur la filiation. Ils proposent, ainsi, à travers l’amour que les personnages se portent, de mettre en scène l’admiration mutuelle qu’ils éprouvent l’un à l’autre. Tout le travail des réalisateurs est ensuite d’éviter de faire sombrer Saint Amour dans un combat de coqs de deux géants du cinéma francophone. En imposant aux deux acteurs, un Vincent Lacoste gentiment odieux et délicieusement drôle, ils réussissent à offrir au métrage une nécessaire respiration. Une partition que vient complêter la présence d’innombrables seconds rôles. Les grolandais se font, en effet, un plaisir de filmer des oiseaux de passage : un Michel Houellebecq ahuri, un Xavier Mathieu venu picoler en ami ou une apparition poétique de Chiara Mastroianni. Ce défilé quasi-félinien ne doit pas, pour autant, cacher le véritable intérêt du film.

Si les auteurs d’Aaltra et de Mammouth sont célèbres pour leur travail sur les milieux ouvriers et désœuvrés, ils sont tout aussi connus pour le côté masculin, voire légèrement macho de leur cinéma. En plus d’être un chant d’amour à deux de leurs amis et comédiens, leur dernier film est aussi leur première déclaration d’amour aux femmes et pas uniquement à Yolande Moreaux (Louise Michel). Difficile, évidemment, de ne pas  voir à travers cette oeuvre l’influence d’un Bertrand Blier. Mais au contraire du réalisateur des Valseuses auquel Saint Amour rend hommage, on trouve dans ce dernier une véritable remise en question de l’imaginaire de Delépine et Kervern. Sans trop en dire, c’est grâce à ces différentes rencontres féminines et en premier lieu à Celine Sallette, que les trois hommes vont se révéler. Ce n’est pas tant l’univers connu des personnages qui s’en verra changé, mais plus exactement l’imaginaire artistique des deux réalisateurs. Si l’on ne tient pas ici un sommet de leur cinéma, on est bien en face d’un tournant.

Saint Amour, de Gustave Kervern et Benoit Delépine, avec Gérard Depardieu, Benoit Poelvoorde, Vincent Lacoste, Celine Sallette, 1 h 30.

Verdict ?

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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