Les nouveaux Cowboys

Le pitch des Cowboys est au cœur de l’actualité : un jour, Kelly, la fille ado d’Alain (François Damiens), disparaît. Son père comprend très vite qu’elle est partie avec son amoureux Ahmed pour vivre un islam radical. Partie ? Non, elle ne peut qu’avoir été kidnappée, estime celui qui refuse d’accepter cet acte extrême d’émancipation. Alors Alain, avec son fils Kid (Finnegan Oldfield), commence à la chercher… Mais rien n’est plus difficile que de retrouver quelqu’un qui veut profondément changer de vie.

ces « disparitions » changeront les leurs à jamais

Avec ce film sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs, c’est un scénariste brillant, celui de Jacques Audiard, qui passe derrière la caméra pour la première fois. L’idée ingénieuse de Thomas Bidegain, qui donne son originalité et sa force au film, est de ne pas traiter directement le sujet des départs des mineurs pour le djihad, mais bien d’explorer comment ces « disparitions » changeront les leurs à jamais, entre incompréhension et culpabilité. Le réalisateur parvient ainsi à s’emparer d’un sujet de société pour en tirer sa « substantifique moelle » romanesque, pour raconter le parcours d’un homme, de deux hommes, d’une communauté.

Le script, d’une grande qualité, se révèle très ambitieux : trimballant le spectateur d’un bout du monde à l’autre, le poussant à faire des bonds dans le temps, alliant la veine de l’aventure au drame, effleurant le cinéma social… Et toujours, et surtout, avec le western en palimpseste. Car les scénaristes assument effectivement avoir construit leur scénario comme une relecture de ce genre classique du cinéma américain. Et pour cela, il fallait que leurs héros soient de vrais cowboys modernes. André, tout en vivant aux pieds des Alpes, appelle donc ses enfants Kelly et Kid, se balade en santiags, porte un chapeau Stetson et danse sur de la country chaque week-end. Même s’il chante du blues avec un accent qui trahit sa naissance loin du Tennessee, l’Amérique est le modèle qu’il s’est choisi… Sa fille, elle, fait le choix de la culture qu’on y oppose : ainsi se noue le drame.

Thomas Bidegain a eu la même intuition que Clint Eastwood

Cet homme qui jouait au cowboy doit alors quitter ce déguisement pour en endosser vraiment le rôle. Sur les routes, le père et le fils volent du carburant sur les parkings comme s’ils dérobaient des montures, entrent dans des bars glauques comme ils iraient au saloon et fument même le calumet de la paix… Mais leur quête, surtout, leur fait repousser les frontières de leur territoire, de leurs habitudes, de leur connaissance, de leurs propres limites…

Thomas Bidegain a eu la même intuition que Clint Eastwood dans son American Sniper : le nouveau far west de ces cowboys modernes, qui ont finalement du mal à trouver leur place dans la société occidentale actuelle, ce sont ces nouveaux territoires où il leur semble pouvoir (et devoir) défendre leurs valeurs traditionnelles : honneur, famille, virilité, et la « liberté » (telle qu’ils la conçoivent). Comme lorsque le sniper Bradley Cooper découvre les attentats du 11 septembre à la télévision, ces nouvelles guerres font écho aux mythes fondateurs des personnages, et ce sont dans ces lieux presque imaginaires qu’ils penseront pouvoir mettre en pratique leur système de valeurs un brin désuet.

On est devenus trop grands pour nos anciennes vies. 

Les Cowboys est donc aussi une réflexion, sans jugement de valeur, sur ce que ces nouveaux conflits peuvent ouvrir comme perspectives aux êtres humains. Car cette aventure, comme celle vécue par le justicier des westerns, tire un « homme normal » de sa torpeur et de sa simplicité pour donner un sens, à la fois une direction et une signification, à sa vie. Tels les héros du far-west cinématographique, ceux des Cowboys, en trouvant leurs Indiens, en érigeant leur idéal de justice face à ce qu’ils identifient comme le « Mal », se retrouveront habités, complètement transformés, parfois dépassés, par leur quête. Ce que l’impayable John C. Reilly, guest star du film, expliquera au fils d’Alain en ces termes : « On est devenus trop grands pour nos anciennes vies. »

Ceux qui chercheraient à tout prix à comprendre les motivations de la jeune fille pourraient y trouver une piste. Mais finalement, dans la famille des Cowboys, c’est bien le fils, Kid, qui devra relever le plus grand défi : dépasser la vision binaire de son père, pour prendre ce que cette aventure extra-ordinaire avait à offrir : en n’étant pas une source d’autodestruction, mais bien un vecteur d’évolution, une opportunité de s’ouvrir, une poussée de vie.

Les Cowboys, Thomas Bidegain avec François Damiens, Finnegan Oldfield, John C. Reilly – Sortie le 18 mai 2015. 2h30

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