Festival d’Albi, les films #1: sexe, terrorisme, rugby et Fatima

L’Humour à mort

L’actualité récente donne un ton particulier à la présentation de l’Humour à mort, documentaire consacré à l’attentat de janvier dernier contre la rédaction de Charlie Hebdo (par l’auteur de C’est dur d’être aimé par des cons). De fait, la salle est comble et la séance encadrée par une fouille à l’entrée : comme si tout rassemblement autour du sujet de la menace terroriste était aujourd’hui une cible potentielle. Quant au film, réalisé dans une certaine urgence, on peine un peu à comprendre vraiment le projet qui l’anime : rendre hommage aux disparus ? Louable intention, mais qui ménage la part belle aux dessinateurs (Cabu, qui semble avoir une place toute particulière dans l’esprit des français), au détriment des autres victimes de cet attentat. Reprendre jour par jour la chronologie des évènements ? Pourquoi pas, mais le film se résume alors à un « digest » journalistique, certes professionnel et sérieux, mais n’apportant pas vraiment de perspectives réflexives sur l’évènement et ses implications sociales. L’engouement subit des lecteurs pour le numéro « 14 janvier » de Charlie Hebdo, après des années d’abandon progressif, n’est par exemple pas vraiment questionné, pas plus que ne l’est le rapport entre une société française vieillissante, confortablement installée sur ses acquis démocratiques, et la dérive manifeste d’une franche déboussolée de sa jeunesse. C’est d’ailleurs à la conscience et à la responsabilité de chaque citoyen qu’en appelle Elisabeth Badinter dans ses apparitions – au lieu de systématiquement rejeter cette responsabilité sur l’autre, le « barbare », le journaliste ou le politique. Avec le portrait meurtri de la dessinatrice Coco, ces séquences sont les plus réussies d’un film qui donne par ailleurs l’impression de partir un peu dans tous les sens.

L’Humour à mort, de Daniel et Emmanuel Leconte. Sortie le 16 décembre prochain.

Bang Gang (une histoire d’amour moderne)

Premier long métrage d’Eva Husson, Bang Gang fait montre d’une réelle maîtrise narrative ainsi que d’indéniables qualités de cinéaste. Le film raconte l’expérience d’amour collectif que pratique avec insouciance, passion puis désordre, un groupe de lycéens de la côte Atlantique. On y remarque un réel sens du cadre, de la couleur, des décors et du rythme (intéressante utilisation de la musique en contrepoint, et d’un montage très serré). Le récit, jamais ennuyeux, conserve jusqu’au bout un ton relativement léger, ce qui lui sied bien. Habilement tissé, il retrace la naissance d’une histoire d’amour dont on ne devine pas forcément les protagonistes dès le départ. Cette idée rejoint d’ailleurs le sujet même du film et le principe d’incertitudes amoureuses qui l’anime. De plus, Eva Husson sait (et c’est rare) filmer des corps désirants et des scènes de sexe sans fétichisme (à la manière d’un David Lynch) ni vulgarité (comme pouvait le faire un Bertrand Blier). Le bémol à apporter se situerait du côté de la conclusion: en tentant d’esquiver tout aspect qui pourrait sembler moralisateur, celle ci glisse un peu rapidement sur les conséquences individuelles du jeu collectif. Le film s’éparpille entre ses différents personnages (les voix off d’introduction et de conclusion paraissent ainsi maladroites en comparaison du naturel des dialogues), et manque en fait d’un point de vue qui soit réellement marqué, assumé. Nul doute que l’on trouvera cela dans les prochains travaux de la réalisatrice et, en l’état, Bang Gang est un film plus que recommandable.

Bang Gang, de Eva Husson. Avec Finnegan Oldfield, Marylin Lima, Daisy Broom, Lorenzo Lefebvre. Sortie le 13 janvier 2016.

La Fille du patron

Le premier long du comédien Olivier Loustau est quant à lui moins original et il est bien difficile de se dire que l’on a ici affaire à un cinéaste. La Fille du patron est en effet, à l’image des tissus que fabriquent ses personnages d’ouvriers bourrus, un produit manufacturé à la française, comportant tous les ingrédients d’une bonne soupe réconfortante « made in CNC » : Une grosse louche de sujet social (les rapports entre des ouvriers du textile et leur patron qui se démène pour ne pas vendre l’usine), remis au goût du jour avec la question de la pénibilité du travail ; une poignée d’humanisme régionaliste, simplet et bon marché (les personnages jouent au rugby, chantent fort, se tapent dans le dos et sont solidaires malgré leurs chamailleries machistes) ; quelques mesures de romance et une jeune première (Christa Théret) qui s’en sort honorablement malgré un personnage particulièrement fade. Tout cela souffre en plus d’un rythme mollasson qui ignore toute ellipse, de dialogues paresseux et d’une mise en scène platement télévisuelle. Produit conforme donc, apte à la consommation un samedi soir et à la diffusion télé (ce qui est ici le critère principal) : le système est sauf et l’usine CNC ne devrait pas avoir besoin de vendre immédiatement ses parts. On respire.

La Fille du patron, d’Olivier Loustau. Avec Christa Théret, Olivier Loustau, Florence Thomassin. Sortie le 6 janvier 2015.

Fatima

Fort heureusement et quoi qu’on en dise, le CNC a parfois l’ambition de faire honneur à sa vocation première : défendre le cinéma français dans toute sa diversité, au-delà des « simples » aspects économiques liés à la rentabilité d’un film en fonction de son casting ou de son sujet. Fatima, dernière oeuvre de Philippe Faucon, fait partie de cette catégorie de films qui n’existeraient tout simplement pas dans un système de production « à l’hollywoodienne » – et encore, malgré le soutien d’Arte et du CNC, il a fallu au réalisateur se tourner vers le Canada afin de boucler son budget, qu’on n’imagine pourtant pas faramineux. Mais c’est précisément la facture modeste du film, tout en plans fixes entièrement concentrés sur ses actrices, qui séduit et qui touche : au contraire de La Fille du patron, la simplicité ici ne paraît ni surjouée ni surlignée, mais sonne juste. C’est que Philippe Faucon a à cœur d’éviter tout cliché, tout raccourci. C’est là la valeur de Fatima, qui sans être un chef-d’oeuvre d’invention formelle, s’apprécie comme un simple et délicat portrait de femme : une femme de confession musulmane et d’origine marocaine. Il va sans dire que le regard bienveillant du cinéaste (auteur auparavant du plus pessimiste La Désintégration) sur son personnage nous semble d’autant plus nécessaire en ce moment.

Fatima, de Philippe Faucon. Avec Soria Zeroual, Zita Hanrot, Kenza Noah Aïche. Sorti le 7 octobre dernier.

scénariste et réalisateur, Il recherche justement de généreux mécènes.

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