Straight Outta Compton : Fuck The Police !

Nos notes

Une vidéo amateur est au cœur du nouveau film de F. Gary Gray : le lynchage de Rodney King par des policiers blancs. Si son impact est toujours aussi fort, c’est qu’à l’heure où les USA ont choisi d’élire par deux fois un président noir, la question de la violence policière dont les noirs sont les principales victimes, est loin d’être réglé. Le 5 septembre dernier, le site Killed by Police recensait la mort de plus de 800 personnes aux États-Unis tuées par les services de l’État. 807 personnes pour être précis. Pour toute l’année 2013, les forces de l’ordre avaient tué « seulement » 768 personnes. Elles se rattraperont un après en étant responsables du décès de 1106 individus. Il est permis de penser que ce dernier chiffre sera largement dépassé à l’aube de l’année 2016. Entre le meurtre de Michael Brown, le 9 août 2014 et la sortie aux USA de Straight Outta Compton, les bavures et autres exécutions de citoyens américains par les différents corps de police ont été largement documentées et médiatisées. L’autre phénomène qui a fortement marqué les consciences, à la suite de ces meurtres, c’est la militarisation de la police. Pourtant, c’est le point de départ de Straight Outta Compton. On était en 1985 et la police, déjà, lançait des assauts à coup de chars blindés. Cette mutation des forces policières en force militaire s’est juste accentuée, banalisée.

Des barbouzes du FBI favorisèrent le trafic de drogues dures

Difficile de comprendre la naissance de NWA, la violence de leurs textes et leur attitude, sans un petit rappel: Ronald Reagan était au pouvoir et imposait la révolution néolibérale. 4 ans plus tôt, le pouvoir fédéral frappait un dernier grand coup contre les mouvements noirs politisés en condamnant à mort pour l’assassinat d’un policier le journaliste Mumia Abu Jamal, proche d’anciens membres des Black Panthers. Un dernier tour de piste pour une véritable guerre menée par le gouvernement américain contre les groupes politiques afro-américain (souvent marxistes, ces groupes proposaient dans les quartiers des programmes sociaux populaires). Menée dès la fin des années 60, cette guerre de basse intensité fut le théâtre de morts violentes (Martin Luther King, Malcolm X) dont les commanditaires n’ont jamais été retrouvés. Des barbouzes du FBI favorisèrent le trafic de drogues dures au sein des quartiers contrôlés par les Panthers. Si le phénomène des gangs a toujours existé aux USA, la politique répressive et sociale mise en place dès la fin des années 70 et poursuivie avec violence dans les années 80 a largement contribué à l’attrait des gangs aux yeux des jeunes des quartiers. Si les idéologues en charge de cette guerre ont remporté une victoire éclatante, ils ont par contre laissé derrière eux un champ de ruines. C’est de ces décombres qu’émerge N.W.A.

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Victimes d’insultes policières, ils étaient aussi arrêtés sans raison.

Dans les années 80, Eric Lynn Wright construit sa réputation grâce à son talent d’entrepreneur et l’intelligence qu’il déploie dans le trafic de drogues lui permet d’amasser un petit pécule qui fait de lui une des stars de son quartier : Compton. Pas franchement porté par des idéaux utopistes (il soutiendra plus tard Ronald Reagan), il n’en demeure pas moins sensible à l’injustice qui frappe ses amis. Victimes d’insultes policières, ils étaient aussi arrêtés sans raison. Fils de Compton, ils n’avaient à l’horizon, aucun débouché professionnel. Ce qui les attendait était le même sort qu’Eric Wright : la prison ou la mort. À la seule différence que ni André Romelle Young, ni O’Shea Jackson, ni Antoine Carrabi, ni Kim Renard Nazel ou Lorenzo Jerald Patterson n’ont de casier judiciaire. Ils n’ont même pas l’étoffe de leaders politiques, loin de là, mais à eux six ils peuvent prétendre à une juste photographie des ghettos afro-américains.

Le cinéma du ghetto ne joue plus les gros bras, il n’en a plus besoin.

Les principaux membres du crew N.W.A sont loin d’être des voyous contestataires : André aka Dr Dre est un mélomane ambitieux et rêveur. O’Shea Jackson aka Ice Cube étudiant l’architecture est un génie des mots, un as de la provocation. Enfin, Antoine Carrabi se fait un nom, DJ Yella, dans une boite de Compton où se côtoient jeunes diplômes et gangsters. Mais aux yeux des forces armées, ils sont tous coupables d’être noirs. La façon dont le cinéaste F. Gary Gray introduit ses personnages est on ne peut plus classique. On est loin du cinéma libertaire de Melvin Van Peebles ou du Boyz in the hood de John Singleton (film scénarisé par Ice Cube et reprenant le hit de N.W.A ). Le cinéma du ghetto ne joue plus les gros bras, il n’en a plus besoin. La musique qui le porte est en effet devenue, tout comme avant lui d’autres mouvements musicaux contestataires, l’un des plus importants fers de lance du business culturel.

L’air de rien, ce classicisme revendiqué impose son film au niveau des dernières pointures du biopic musical. F. Gary Gray démontre que le rap, même le plus violent, fait aujourd’hui partie de la culture et que l’on ne peut plus passer à côté. Le film à cela d’intéressant qu’il est à l’image du groupe : à l’instar des Sex Pistols, N.W.A. a dès le départ revendiqué l’ambiguïté de leur attitude, de leurs démarches, tout en ayant la même volonté de transformer la société dans laquelle ils évoluaient. Selon la légende, et donc le film, on doit à André R. Young, aka Dr Dre d’avoir convaincu Eric Lynn Wright, aka Eazy E d’investir l’argent de son trafic de drogue dans la création de leur propre label. Face à la violence policière et aux jalousies de son entourage criminel, Eazy E se laissa facilement convaincre. Loin de lui la volonté de mourir jeune, évidemment.

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Le cinéaste n’est pas un inconnu, c’est un des satellites du crew

Si F. Gary Gray arrive à peindre avec un certain talent l’amitié profonde qui lie cette bande de nègres se cherchant une attitude, c’est qu’il fait d’une certaine manière partie de la bande. Le cinéaste n’est pas un inconnu, c’est un des satellites du crew, un type qui a, par le passé, réalisé des vidéos autant pour Ice Cube que pour Dr Dre. S’il a rejoint le groupe bien plus tard, il a connu une jeunesse semblable et filme Compton dans sa diversité architecturale. On passe des blocs contrôlés par les gangs aux résidences plus tranquilles et aux boites de nuits culturellement métissées. C’est avec cette même démarche de réalisme qu’il isole une anecdote vécue par le jeune O’She Jackson. Sur le chemin de l’école, son bus est stoppé net par un convoi lourdement armé. Dans la voiture, le charismatique chef d’un gang. Sûr de son pouvoir sur les gosses ce dernier monte dans le véhicule pour réprimander les petites frappes qui avaient osé singer les attitudes des gangsters. Après en avoir menacé un d’une arme, il descendra du bus en exhortant les enfants à travailler, poursuivre leur éducation et ne surtout pas devenir comme lui. Ce qui pourrait être vu comme un intermède moralisateur, est bien au contraire totalement en adéquation avec ce que racontait N.WA. et le hip-hop old school : loin de vouloir ressembler à Al Pacino dans Scarface, les vrais gangstas sont conscients du tragique de leur situation, rares sont ceux qui souhaitent à leurs enfants de vivre la même chose. Là où Eazy E finira par trouver dans la musique une échappatoire pour sortir du cercle infernal du banditisme, Ice Cube a trouvé dans l’écriture un moyen de ne pas finir dans un gang.

la sortie du percutant single « Fuck The Police »

Si les Pistols n’ont pas inventé le punk, N.W.A. n’a pas inventé le rap hardcore, et pourtant l’Histoire retiendra que l’équipée sauvage d’Eazy E a fait rentrer le Hip-Hop dans l’ère du Gangsta Rap. Alors qu’à l’époque les membres du groupe récusaient cette appellation, le film entretient cette fiction. Dans une pure tradition hollywoodienne, le cinéaste préfère imprimer sur pellicule la légende plutôt que de coller à la vérité historique. S’ils n’ont jamais été de dangereux criminels, N.W.A. a pourtant fait trembler les gâchettes du FBI. Sans doute toujours obsédée par le black power, l’agence a très vite pris peur à la sortie du percutant single « Fuck The Police ». Qui étaient ces énergumènes qui osaient défier les représentants de l’État de droit ? N’hésitant pas, sur les photos, à afficher des armes de guerre, tout en étant entièrement vêtu de noir, NWA avait tout pour rappeler de mauvais souvenirs au gouvernement américain.

Il n’y avait pas de quoi, N.W.A n’était qu’une relecture des Black Panthers par la société de consommation. Mais pour le FBI, l’insulte à la police était perçue comme une déclaration de guerre qu’il s’agissait d’étouffer dans l’œuf très vite. Le corps policier se fera d’ailleurs un plaisir de perturber les concerts de N.W.A, jusqu’à parfois provoquer des émeutes d’autant plus dangereuses que les armes n’étaient jamais très loin. Il suffira d’une lettre du FBI pour qu’Eazy E et sa troupe jubilent devant tant de publicité involontaire et gratuite. Exégètes de la rue, ils ont su très tôt que leur véritable public ne venait pas du même monde. La réussite commerciale du film tient d’ailleurs autant d’un ras-le-bol général de la violence d’État contre ces citoyens, qu’à la volonté des membres de N.W.A d’assurer la production et la promotion du film. Cette ambivalence se retrouve dans la structure du film : à l’image de N.W.A, Straight Outta Compton se montre conscient des problèmes sociaux de l’époque, et du chemin qu’il reste à parcourir.  F. Gary Gray n’hésite pas à utiliser des images faisant directement référence aux émeutes de Ferguson: Comme ces deux membres de gangs rivaux, liant leurs foulards aux couleurs de leurs familles criminelles pour avancer pacifiquement vers la police. Mais dans une même démarche commerciale qui caractérisait, N.W.A, Gary Gray finit par basculer son film dans le film musical. Le cinéaste est loin de limiter son film à la description des banlieues populaires, des figures criminelles du gangsta rap (tel le sociopathe Suge Knight) et de façon générale de l’air du temps. Il s’intéresse aussi à la façon dont ont été créés deux des titres les plus célèbres du groupe : « Fuck The Police », bien sûr, mais aussi le premier titre enregistré par le groupe : « Boyz n The Hood ». Si les textes viennent de la rue, la musique se construit dans une tanière. Un QG où se fabrique l’air de rien une famille, certes dysfonctionnelle, alcoolisée et droguée, mais une famille.

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En quittant les rues de Compton le film bifurque.

Au milieu trône le magicien, Dr Dre. Il est, à ce propos troublant d’observer les similitudes entre la façon dont Gary Gray filme l’acte de création à la sauce Andre Romelle et la façon dont Bill Pohlad a mis en scène celui de Brian Wilson dans Love and Mercy sorti cet été. Comment deux artistes utilisent des sons, des samples pour créer un univers fantasmagorique pour l’un, urbain pour l’autre. Si la folie s’est emparée du compositeur des Beach Boys, elle était tout autour de Dr Dre à l’époque de N.W.A. Mais là où Wilson se laisse bouffer par son protecteur, Dr Dre finira par se ranger du côté d’Ice Cube qui fut le premier à comprendre que leur manager, Jerry Heller, détournait une grosse partie des royalties provenant du travail du groupe. Faut-il y voir un hasard si Heller est interprété par le même acteur, Paul Giamatti, qui jouait dans le film de Bill Pohlad le Docteur Landy des Beach Boys ? Peu probable, en tout cas, que le comédien n’ait pas cherché à faire le lien.

Dr Dre s’impose encore plus au film de Gary Gray

En quittant les rues de Compton le film bifurque. Gary Gray va progressivement laisser sa place de créateur de forme à Andrée Romelle. Producteur imposant autant au sein de NWA et, plus tard, de Death Row Records, Dr Dre s’impose encore plus au film de Gary Gray. Là où le cinéaste s’attachait à filmer un groupe, une communauté, le producteur va imposer ses choix. Il ne sera question que d’individualité, il ne cherche aucune excuse à la misogynie d’Eazy E ni à sa dépendance aux drogues et au sexe. Le comportement impulsif et violent d’Ice Cube est lui aussi mis en avant, quant aux autres membres du groupe, ils s’effaceront d’eux-mêmes. Reste, finalement, l’intouchable Dr Dre. Devenu maitre en son château, le producteur, se voit séducteur et doux, bien loin de la glauque réalité: Il est en effet notoire que Dr Dre utilisait la violence contre les femmes qu’il fréquentait. Cette histoire reste à être filmée, elle le sera sans doute, en partie grâce à Straight Outta Compton.

De la même manière qu’il s’était imposé au sein de N.W.A et de la culture hip-hop, Dre s’impose donc à la fabrication du film et continue à construire sa légende. On peut lui reprocher, tout comme l’on peut trouver cela passionnant. La façon dont le film fait corps au départ avec l’esprit de N.W.A, puis avec le personnage de Dr Dre, impose Straight Outta Compton comme une pièce importante dans la production générale des biopics hollywoodiens, bien au-dessus des portraits de Ray Charles ou de Johnny Cash.En décrivant les violences policières et en chroniquant la vie des ghettos, NWA cherchait à changer la société, ils ont réussi : pour le pire et le meilleur. Si les violences policières n’ont jamais cessé, bien au contraire, NWA a fait bouger les consciences. Une fois encore, les nègres s’appropriaient le pouvoir de la musique pour briser leurs chaines, donnaient une caisse de résonance à une révolte contenue, qui n’attendait qu’un signal pour exploser. Il est admis aujourd’hui que la révolte musicale de N.W.A préparait les émeutes sociales de 1992 à Los Angeles. Entretemps, N.W.A ont bien malgré eux, fait comprendre à une communauté hip-hop largement homophobe que personne n’était à l’abri de contracter le SIDA: Après avoir révélé sa séropositivité, Eazy E, meurt à l’âge de 31 ans alors que son crew impose le rap durablement dans l’économie musicale. Dre en sera le principal architecte, après avoir produit les plus grands noms du rap actuel, il s’est lancé dans le business du streaming musical bien avant tout le monde. Aujourd’hui, il trône au cœur de Cupertino, contrôlant toujours Beats qu’il vient pourtant de vendre à Apple. Dre n’a peut être pas changé le système, mais à l’instar de Barak Obama en politique, il en contrôle une partie. Sa puissance financière lui permet aujourd’hui d’imposer sa patte sur son biopic, travestissant son passé tout en plaçant progressivement dans le film des produits de sa propre marque. Le pouvoir n’avait donc pas à avoir peur de ces entrepreneurs : à la lutte des classes, N.W.A a préféré investir dans le système pour en avoir le contrôle. En produisant Straight Outa Compton, Dre Dre, Ice Cube et la veuve de Eazy E ont, cependant, rappelé qu’il n’en avait pas fini avec la violence policière. L’incroyable succès du film démontre même que le combat de NWA ne se limite plus au ghetto, et qu’il n’y a aucune raison que le combat contre les crimes d’État ne s’arrête. En 2015, les émeutiers n’ont plus en tête « Fuck The Police », mais reprennent en cœur « I love myself (One day at the time, sun gone shine) » de Kendrick Lamar, jeune protégé de Dr Dre (évidemment).
Straight Outta Compton de F. Gary Gray, avec O’Shea Jackson Jr., Corey Hawkins, Jason Mitchell, Neil Brown Jr., Aldis Hodge, Marlon Yates Jr., R. Marcus Taylor, Paul Giamatti. Sortie le 16 septembre 2015. 2h47.

Verdict ?

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

1 Comment

  • Répondre septembre 29, 2015

    j_wurtz

    La séquence qui sert à justifier la création de « Fuck tha police » est très semblable à l’épisode de Miles Davis lors de l’enregistrement de « kind of blue » : il sort du studio, fume une cigarette, se fait controler par des policiers et se fait tabasser parce qu’il est noir… Similitude étrange et cohérente

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