Tomorrowland : La fabrique des rêves

Nos notes

De toute la clique des petits génies à avoir illuminé les deux dernières décennies des chefs-d’oeuvres définitifs de Pixar, Brad Bird est sans doute celui dont la trajectoire excite le plus. Déjà parce qu’il a contrairement à la plupart de ses petits copains choisi de faire le grand saut vers le cinéma en live action, mais aussi parce que ce galop d’essai s’est avéré concluant à tout point de vue là où le pauvre Andrew Stanton s’est vautré avec John Carter, bancal et horriblement marketé mais loin d’être dénué d’intérêt.

De son côté, Bird signait le classieux Mission Impossible : Protocole Fantôme, fantasme d’actioner pur et joyeusement ludique, irradiant notamment dans l’une des séquences d’action les plus ébouriffantes de ces dernières années. Dernier point qui attisait notre curiosité : Tomorrowland est le film pour lequel Brad Bird a choisi d’entrer dans le cercle très très fermé des cinéastes qui ont dit non à Star Wars. Un non on l’espère temporaire, mais qui nous rendait suffisamment impatient de voir ce qui pouvait motiver ce choix.

Sur quelques points, on perçoit assez vite tout ce qui dans À la poursuite de demain peut nous rappeler la narration Bird-ienne classique. Casey est une jeune fille comme tout le monde, sauf que Casey n’est pas comme tout le monde. Elle est indécrottablement persuadée du bien-fondé du progrès scientifique, et rien ne pourra l’en dissuader. En cela, elle semble porter les idéaux des créateurs d’un monde merveilleux, reflet du génie de l’esprit humain, construit en secret par les grands cerveaux et les plus grands rêveurs de leur temps. Sans en dévoiler plus sur l’intrigue, disons juste que cette notion de nécessité de persévérer, même face au plus obscurantiste pessimisme, sera le fil conducteur d’un film réussissant à faire la synthèse plutôt brillante du gigantisme ludique de Disney et de la modestie humaniste des bons vieux Amblin.

On pourrait une nouvelle fois gloser sur le savoir-faire technique de Bird et sur sa propension bienfaitrice à ne jamais nous prendre par la main pour faire découvrir l’infinité des potentialités de son univers (toujours abordée du point de vue pragmatique et non dogmatique). On pourrait comme beaucoup louer la densité des interprétations et notamment celle de la jeune et bluffante Raffey Cassidy, ou la présence bénéfique de deux leads roles féminins sur trois, mais Tomorrowland vaut aussi pour son subtil sous-texte politique, assez difficile à percevoir car en son cœur très américain. Le film, en effet, est une forme de réponse à une frange de la critique américaine qui avait « accusé » Bird de se faire le porte-parole (où à défaut l’illustration) de l’idéologie objectiviste.

L’objectivisme est un concept développé par l’auteure américaine d’origine russe Ayn Rand, méconnue en France mais dont les ouvrages se sont vendus à plusieurs millions d’exemplaires aux États-Unis. Avant de continuer, je dois par honnêteté préciser que l’idée d’aborder Tomorrowland sous l’angle de sa lecture « contre-objectiviste » ne vient pas de moi, mais m’a été inspirée par le twittos Captain Marv et par les propos qu’a pu tenir par le passé Rafik Djoumi sur Brad Bird. Rendons à César ce qui lui est dû, d’autant qu’une fois le concept assimilé, il devient il est vrai proprement essentiel à la compréhension de l’oeuvre filmique de Brad Bird.

L’objectivisme randien est un des angles de lecture qui permet de comprendre l’idéologie libérale américaine contemporaine. Les écrits de Rand, qui sont des fictions, mettent en scène un ou des personnages dont le génie et les qualités supérieures se heurtent à la communauté dans laquelle ils vivent. Ils développent l’idée selon laquelle le vivre ensemble est un contresens philosophique qui empêche l’individu d’exprimer son propre génie. Développe-toi à tout prix selon ton propre intérêt personnel, quitte à piétiner ceux qui ne font que te traîner vers le fond. Une idéologie du « L’enfer, c’est les autres » dérivée à la fois du mythe du surhomme nietszchéen et du despotisme démocratique de Tocqueville (selon lequel l’égalité est potentiellement liberticide) qui fait d’elle le totem intellectuel des libertariens américains et en explique les principaux paradoxes apparents.

Pour comprendre en gros en quoi l’objectivisme est un des concepts les plus pernicieux à avoir les idéologies libérales, laissons en charge le toujours brillantissime John Oliver l’expliquer en trois minutes :

Mais alors, qu’est-ce que Brad Bird vient faire là-dedans ? Depuis plusieurs années, certains critiques cinéma américains suggèrent une forme d’accointance intellectuelle entre les films de Bird et l’objectivisme, principalement ses deux longs-métrages réalisés pour Pixar : Les Indestructibles et Ratatouille. Dans le premier, une famille de super-héros est contrainte de se fondre dans le moule par la pression des conventions sociales. Le second décrit l’ambition d’un rat de s’élever au niveau de la subtilité culinaire de l’être humain grâce à son don, un sens exacerbé de l’odorat, au détriment de son clan parasite. Brad Bird s’en est toujours gardé, et loin de moi de le qualifier de manière péremptoire d’objectiviste, mais le fait est que ces deux œuvres recyclent des concepts et des rhétoriques identifiables dans les écrits d’Ayn Rand.

La dualité entre une élite surdouée, dotée de qualités qui en font les supérieurs symboliques du reste de la population, et une masse qui se complaît dans sa médiocrité se retrouve, presque matérialisée au sens physique du terme, dans À la poursuite de demain. Il y a d’un côté Tomorrowland, le nirvana des élites, fruit du raffinement des plus grands inventeurs, un monde de tous les possibles réservé à une poignée de méritants et caché du monde extérieur. De l’autre, la Terre, qui a fini par voir dans le progrès la peur permanente de voir la technologie lui échapper des mains et qui ne vit que d’anathèmes apocalyptiques, abreuvée par une paranoïa des catastrophes nucléaires, climatiques et autres.

Sauf qu’à l’inverse ici, le film va s’employer à célébrer une poignée de freaks purement idéalistes qui veulent renverser le modèle de dominance préexistant. Qui plus est, le gardien du temple de cette idéologie n’est plus le héros du film, mais le grand méchant, Nix, interprété par Hugh Laurie. Le grand moment de bravoure de son personnage, une longue tirade enflammée (qui nous permet au passage de nous rappeler qu’on aimerait le voir beaucoup plus souvent depuis l’arrêt de Dr House), est même un concentré d’idéologie objectiviste. Nous les génies, nous les éclairés, nous avons tout fait pour vous prévenir, vous mettre en garde, vous convaincre de la nécessité de notre œuvre. Mais vous avez décidé de ne pas changer et de patauger dans votre médiocrité car elle est plus confortable et n’exige rien du monde. Vous ne méritez donc pas le salut.

Pour se convaincre plus encore de la portée du message de Bird, on peut mettre en rapport les liens très étroits qu’entretient Tomorrowland avec la trilogie vidéoludique Bioshock, la franchise créée par Ken Levine qui a fait de son cheval de bataille la lutte contre les idées pernicieuses de l’objectivisme. Plus encore que les deux premiers épisodes (qui avaient choisi Némésis une figure fictive du nom d’Andrew Ryan, quasi copié-collé d’Ayn Rand), À la poursuite de demain pourrait être le petit frère grand public du génial Bioshock Infinite tant Tomorrowland et Columbia entretiennent une parenté criante. Toutes deux sont des créations rétrofuturistes qui se veulent l’expression ultime du génie humain, des uchronies dystopiques et objectivistes stérilisant l’esprit critique (voyant dans l’esprit hostile des faux prophètes à isoler et éliminer) et fondées sur la dévotion à une entité supérieure, mi-humaine mi-technologique, qui tend au fanatisme religieux. Dans Tomorrowland, c’est Nix et sa fausse Pythie jouant avec notre futur comme le pire des escrocs voyants. Dans Bioshock Infinite, c’est Comstock et sa créature hybride Songbird. Et au passage, tous deux ont leurs armées de robots flippants et de gadgets capables d’altérer la réalité (les hologrammes et les bombes temporelles d’un côté, les super-pouvoirs de l’ADAM de l’autre).

Tout cet ensemble d’influences, de réseaux de récurrences thématiques contribuent à faire d’À la poursuite de demain une œuvre d’une grande densité visuelle, qui dépasse sa simple référence initiale (on oublie très rapidement que le titre du film renvoie à une des zones du parc à thème Disneyland), mais aussi un addendum critique appréciable dans la construction de la filmographie de plus en plus cohérente et de plus en plus séduisante de Brad Bird. Il est évident que le cinéaste a projeté beaucoup de lui dans la figure de la jeune Casey et que son film se veut le gardien du temple d’un esprit absolument pur et dénué de tout cynisme. Et parce qu’il nous donne envie de rêver, parce qu’il nous entraîne dans cette zone de notre subconscient qui nous détache, quelques heures encore après la projection, de nos tristes réalités contingentes, Tomorrowland est l’expression d’une utopie de blockbuster pour laquelle on a vraiment envie de se battre. Mais au vu des premiers échos du box-office US, on a bien peur de ne pas se sentir assez nombreux…

Tomorrowland/À la poursuite de demain de Brad Bird, États-Unis avec Britt Robertson, George Clooney, Raffey Cassidy, Hugh Laurie, 2h10

Verdict ?

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d’un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J’aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j’aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l’ouvreuse. J’officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

2 Comments

  • […] Outre les références à Toy Story déjà évoquées (il y a un caméo visuel aussi, gardez l’oeil bien ouvert), les connaisseurs de Brad Bird y retrouveront un thème cher au réalisateur : celui de l’accomplissement d’un individu au talent unique par rapport à la communauté dans laquelle il évolue. Comme Rémy le rat de Ratatouille qui se rêve cuisinier et la famille des Indestructibles forcée de retourner à l’anonymat face à l’hostilité de la société, Miguel est un musicien contrarié obligé de vivre sa passion dans l’ombre d’une famille désapprobatrice. Une perspective en lien (ou plutôt en opposition au final) à l’idéologie d’Ayn Rand et de l’objectivisme, sur laquelle je ne m’étendrais pas trop en vous invitant à relire ce papier sur le trop mal aimé À la poursuite de demain. […]

  • Répondre mai 28, 2015

    streamiz

    Incroyable film au message puissant de vérité et d’optimisme, A La Poursuite de Demain est une grande réussite visuelle et narrative ! Le tout accompagné d’une très belle bande originale et de nombreux clins d’œil à la pop culture et à l’univers Disney, ce film nous fait voyager en compagnie de personnages exceptionnellement bien écrits et joués, dans une merveilleuse fable aux effets-spéciaux bluffants ! C’est donc confirmé, Brad Bird sait tout faire et avec succès !
    NB: La 1ere fois j’ai vue le film sur : http://www.streamiz-filmze.net/film/a-la-poursuite-de-demain-streaming/

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