Peace to us in our dreams – et le silence parla

Nos notes

J’ai vu le film de Sharunas Bartas à sa séance de 22 heures. La salle du Théâtre, pour une fois, n’était pas entièrement remplie. L’ambiance faisait ressentir la fin approchant du Festival, et la conduite du réalisateur et de ses deux actrices principales pour la présentation du film n’a fait qu’amplifier cette impression.

Ils n’étaient pas vraiment gais comme des pinsons ; plutôt très graves, voire austères, bien que dignes et distingués, surtout montrant une grande timidité méfiante, voire une antipathie vis-à-vis des organisateurs et du public du Festival. Difficile de dire si cette attitude relève de leur nature, ou bien s’il s’agit d’une mise en scène décidée et revendiquée… un mélange sans doute. C’était étrange. Néanmoins cette posture de rébellion me fait sourire : dans ce monde cannois très codé et imprégné d’une certaine bien-pensance et parfois de fausseté, montrer très peu de considération des convenances et des manières de politesse et laisser un public sur sa faim, c’est assez fort, quoi qu’on en pense.

En réalité, les films se révèlent assez souvent être en accord avec les présentations, plus ou moins longues, que font les réalisateurs avant les projections. Ainsi, le silence et la retenue des trois acteurs sur la scène – car Sharunas Bartas joue le rôle de l’homme dans son propre film – sont déjà celles qui sous-tendent Peace to us in our dreams de toutes parts.

Le synopsis est difficile à relater ; un homme (Sharunas Bartas), sa compagne (Lora Kmieliauskaite) et sa fille de 16 ans (Ina Marija Bartaité, la fille de Sharunas dans la vie aussi) vont dans leur maison de campagne pour quelques jours, en été. Le temps semble comme suspendu pour ces personnages, qui se perdent dans la lenteur d’un week-end à la campagne. Ils ont des voisins pauvres, détruits par la misère et sinistres, mis à part leur fils (Edvinas Goldstein) du même âge environ que la jeune fille.
La mère de celle-ci est morte il y a plusieurs années de cela. L’homme est fatigué, et comme absorbé en lui-même. Il ne dit quasiment rien, mais lorsqu’il parle, il est d’une intelligence et d’une sagesse certaines. Sa compagne est violoniste. Très fragile et sombre, elle se réfugie souvent dans l’alcool. La relation entre l’homme et la femme semble se questionner par elle-même, elle est difficile à cerner pour le spectateur et arrive à un point où sa chute est possible.

Ce film est d’abord de la photographie mouvante. Le cinéma de Sharunas Bartas, et particulièrement à travers Peace to us in our dreams, sait capter les instants – la vie –, en les amplifiant, en les offrant au spectateur de manière stylisée et poétique, proche du rêve justement ; ainsi, il frôle toujours à la fois la fiction et la réalité en même temps.
Les biches et les hommes courent à travers les bois, passent devant et derrière les arbres… Ils créent ainsi un motif en alternance d’une grande beauté, presque magique, en nous plongeant au cœur du lieu par les craquements de branches et de feuilles sous les pas.
Beaucoup de plans fixes aussi le constituent, prises de vue stables, au cadrage recherché, dont le sujet est souvent un élément de nature habituellement calme, ou un morceau de paysage vide et paisible. Un élément tout à coup bouge, comme un oiseau prenant son envol en traversant horizontalement l’arrière du plan, de droite à gauche, la surface d’un lac statique un instant auparavant. Ces choix de composition amènent à une contemplation particulière et appuyée d’éléments qui ne sont pas souvent donnés à regarder de cette façon, car ces images demeurent plusieurs longues secondes, imprimant le rythme d’une lenteur et d’une inertie, à l’image des personnages qui dialoguent peu.

Les branches d’un pommier sont doucement remuées par le vent, et soudainement une averse tombe, les secoue et les imbibe d’eau.
Là est justement l’énergie que découvre le film, énergie sensorielle et brute qui n’est pas aisée d’accès, qui demande concentration, et effort, à la fois à aller vers celle-ci, et à se laisser aller à celle-ci. Il faut accepter d’être porté par une expression inhabituelle et presque naturaliste du temps, rendu à lui-même, long et consistant. L’acuité des sons complète cette photographie puisque le travail sur les bruits est remarquable ; la sensation du beurre que l’on étale sur une tranche de pain apparaît si intense qu’on a l’impression d’avoir le beurre et son odeur sous le nez, d’étaler soi-même sa texture, d’avoir la même faim que celle du petit garçon. Le vol d’un fusil derrière une voiture de chasseurs prend également, par cette recherche, plus immédiatement un poids de réalité. Chaque geste compte, s’inscrit dans l’œuvre, et est ainsi mis en valeur. Chaque détail réquisitionne toute notre attention.

Une atmosphère pesante et austère s’en dégage aussi bien sûr, en s’appuyant sur un scénario aux aspects dramatiques et terribles. Et c’est en cela que le film peut être dans l’absolu mal « digéré », peu apprécié, ou jugé comme ennuyeux. La communication entre les êtres est difficile, voire impossible, notamment au sein du couple de voisins désespérés et misérables, ou bien entre cette vieille femme et la compagne de l’homme venue lui rendre visite, entre lesquelles il n’y a pas de dialogue possible sur la musique. Cette dernière séquence est triste : aucune compréhension ne peut se faire jour. Elle livre une vision noire, en mettant en question la relation de l’homme avec le langage, et même avec la musique ou l’art. Il y a là comme une boucle, hermétique si l’on est pessimiste, ou renvoyant comme seule issue à la communication de l’être humain avec la nature, si l’on est optimiste.

Fatigué d’une certaine routine qui le soucie, le personnage joué par Sharunas Bartas s’occupe peu de sa fille, et ne dit rien à sa compagne, qui ne cesse de lui répéter : « Dis-moi quelque chose ». Bien sûr, ces personnages presque mutiques ne sont pas surprenants dans le cinéma de Bartas, dont l’œuvre passée est déjà très marquée par la perte quasiment totale de la parole, particulièrement dans le film The House (1998), amenant le spectateur à se concentrer sur le silence, à réfléchir sur sa place dans le cinéma et dans la vie, et à l’envisager comme une forme entière d’expression cinématographique et artistique.

Le film semble donc exprimer un certain désarroi dépressif et las, face à la vacuité des relations entre les êtres, face à l’absurdité des choses humaines qui n’entendent plus aisément les choses de la nature. Mais l’intérêt du personnage interprété par Sharunas est la gradation qu’il opère. Progressivement, il parle de plus en plus, et apparaît comme un guide pour les personnages féminins qui l’entourent – comme un roc, d’abord mutique, auprès duquel elles seraient confrontées à leur propre vérité et laisseraient émerger toutes leurs émotions enfouies jusqu’alors. Ses paroles, profondes, simples mais percutantes, discutent de la sincérité essentielle et de l’abîme dangereux du mensonge, de l’impossibilité de tout comprendre et de tout savoir présentée comme salvatrice et rassurante pour l’homme, de la difficulté de pleinement goûter au bonheur à l’âge adulte.

Les femmes – la fille, la compagne, l’amie de passage, passent littéralement du rire aux larmes. Particulièrement, l’actrice Lora Kmieliauskaite interprétant la compagne, musicienne au corps fuselé, ne parvient plus à avancer ni à retrouver de la sincérité autrement qu’à travers un état d’ivresse. Ses pommettes saillantes se livrent à la lumière captée par la caméra, venant d’un côté et tranchant ainsi presque son visage en deux parties ; image révélant le personnage en pleine suspension et perte dans son cheminement. Quelque chose ne parvient pas à s’accomplir simplement, comme l’exprime l’ouverture du film où elle interrompt le concert qu’elle donnait. La caméra est cadrée sur son visage. Elle se concentre sur son regard qui s’élève et ainsi son menton, la femme tourne sur elle-même et semble perchée dans des pensées qu’elle seule ne connaît. Elle rie en public, puis pleure une fois seule. Son public semble ne pas comprendre, ahuri et atterré.

De même semblait presque être le public à la fin de la projection cannoise ; les applaudissements étaient minces, soit forcés, soit endormis. Les gens n’ont sans doute pas aimé. Les gens ont sans doute aimé. Peace to us in our dreams, et l’œuvre de Sharunas Bartas, divisent.

Le film n’est pas aisé ni léger, ni réconfortant, il ne s’offre pas facilement à tous ; il peut être vu comme dépressif ou trop hermétique. Quoi qu’il en soit, même s’il implique une réserve, une main d’auteur se fait sentir, invisible et bien présente, douée et délicate, comme le courant d’air qui soulève et fait se mouvoir en un plan splendide le rideau blanc derrière la vitre d’une fenêtre. Celui-ci laisse à la vue la moitié du visage encore enfantin de la jeune fille au regard suspendu, quand soudain le voile est pris d’un mouvement plus fort. Le visage soudain est absent, il a disparu en une fraction de seconde comme dans un rêve, et comme dans la vie, révélant la fragilité de ce qui sépare la présence de l’absence, le plein du vide ; esquisse aussi de la rapidité du geste. Le mélange singulier qui crée la matière de Peace to us in our dreams, à la réunion de l’abstrait et du concret, continue à creuser le sillon personnel de l’œuvre du cinéaste lituanien en saisissant l’impression de la vie, univers d’activité et de rêve, de réalité et de fiction, de réserve et d’abandon.

Peace to us in our dreams, de Sharunas Bartas, 2015, langue : lituanien. Avec Ina Marija Bartaité, Sharunas Bartas, Edvinas Goldstein, Lora Kmieliauskaite.

Verdict ?

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