Mustang : comme le cheval ou l’avion, mais surtout les jeunes filles

Nos notes

La Croisette ne cesse de battre son plein et, ces jours-ci, non sans quelques petits éclatements de tension entre ces bonnes gens. Quelques uns sont des spécialistes du dépassement dans les files d’attente, d’autres provoquent avec agressivité le délégué général de la Quinzaine, Édouard Waintrop, à l’entrée du Théâtre Croisette. Mardi, les responsables, semblant de plus en plus dépassés par les événements, ont même laissé entrer trop de monde pour la capacité du théâtre, lequel s’est assis à la bonne franquette à même le sol, sur les escaliers, avant d’être mis dehors par ces mêmes responsables pendant que l’équipe présentait le film. Les gens n’étaient pas ravis. De vrais rebelles, ces festivaliers, beaucoup s’octroyant tous les droits.

La réalisatrice franco-turque, Deniz Gamze Ergüven, gracile et timide, était la figure de proue d’une file indienne de jeunes filles et jeunes femmes. Vêtue d’une longue robe fleurie et de sandales plates, en toute simplicité, elle semble déjà incarner et exprimer le souffle de jeunesse et de liberté que s’est révélé porter le film.

La Quinzaine a d’ailleurs sélectionné cette année des films qui, pour la plupart, interrogent d’une manière ou d’une autre la jeunesse, ou rendent hommage aux femmes, à l’instar de l’image choisie pour représenter la Quinzaine, qui selon Edouard Waintrop célèbre « ces femmes suffisamment audacieuses ou téméraires pour affronter cet espace immense et turbulent… », le cinéma. Ces choix de sujets de films seraient-ils la réaction des inquiétudes des réalisateurs, vis-à-vis de la condition de certains enfants et femmes dans le monde ?

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A cette étape du festival – plus de la moitié, on est bien rodé, entraîné à enchaîner les films, et donc de plus en plus difficile ; de moins en moins sensible et en même temps de plus en plus hypersensible, si bien que quand un film plaît, il plaît vraiment par son identité et sa personnalité, et se distingue de l’amas global de films vus, même s’il peut contenir des défauts.

Mustang a plu, du moins il a plu à l’équipe cannoise de Cinématraque.

Coécrit avec Alice Winocour et réalisé en 2014, le premier film de Deniz Gamze Ergüven raconte l’histoire de cinq sœurs, Sonay, Selma, Ece, Nur et Lale. Allant de la fin de l’enfance au début de l’âge adulte, elles habitent un village reculé du nord de la Turquie en goûtant innocemment au désir de vie qu’anime leur jeunesse, quand un jeu d’été auquel participent des garçons provoque un scandale et amène grand-mère et oncle en charge de leur éducation à les enfermer, et toujours plus radicalement, psychologiquement et matériellement. L’ouverture s’effectue d’ailleurs avec la voix d’une des sœurs, en turc : « C’est comme si tout avait basculé en un battement de cils. Une minute, on était tranquilles… Et après, c’était la merde. »

Mustang, comme le nom de la race de chevaux sauvages du Nord-Ouest américain et les symboles qui lui sont associés, exprime dès les premières minutes une force fougueuse, à la fois farouche et fière, prise dans le goût définitif et infini de la liberté. La puissance et la légèreté de l’indocilité du mustang, et déjà, en creux, la menace de sa capture pour servir au rodéo.

Je me suis baignée, tout à l’heure, et j’ai pensé à cette scène de bain splendide, qui capte si bien l’intensité et le relief du monochrome maritime. Sous la bande sonore composée par Warren Ellis, à ce moment avec un instrument sans doute traditionnel, s’élève comme un hymne grave et profond, sublime et entraînant, têtu et inquiétant ; plein de désir. Le bleu brut du ciel d’été intact épouse le bleu perçant des eaux de mer des côtes turques. Entre ces deux entités bleues sont les cinq filles, presque divines, riant aux éclats et entraînant derrière elles leurs cheveux au vent ; elles jouent et se font porter sur les épaules des garçons, faisant corps avec les éléments. Ce qui était leurs chemises blanches d’école sont à présent de fins voiles blancs trempés et transparents, rendant leurs corps presque translucides à leur tour, et pourtant présents comme jamais. C’est là toute leur féminité qui apparaît, insouciante et libre, belle et épanouie, vierge mais sans avoir besoin de prendre conscience ou de revendiquer cette dernière « qualité ».

Mais c’est à l’inverse de ce qui doit être « bien » dans ce village, pour lequel la virginité est la vertu suprême, et ainsi, ce petit jeu et ses actrices sont pointés et portés au scandale, parce que « les entrejambes des filles ont touché les nuques des garçons ». Voilà le point de départ d’une crise, d’abord de la part de la grand-mère, puis de la part de l’oncle, qui décident de transformer leur maison en prison pour femmes à marier. L’apprentissage des tâches ménagères se substitue progressivement à celui dispensé par l’école. Fugacité de la vie, fragilité de l’instant pouvant s’évanouir en une seconde.

La beauté naturelle des cinq sœurs – incarnées par autant de jeunes actrices très prometteuses, énergiques et lumineuses – saute aux yeux dans cette séquence, composée d’un ensemble de personnalités fortes et complémentaires, comme une chaîne aux maillons indéfectibles. L’erreur serait de forcer cette chaîne à se briser, et c’est cela même qui est visé dans cette maison menée par l’oncle, et dans laquelle les femmes n’ont pas, ou presque, leur mot à dire.

Bien sûr, la comparaison avec Virgin Suicides [film de Sofia Coppola sorti en 2010] va de soi, pour l’impression commune d’un tableau de jeunesse parfait et qui semblait indéfectible, et qui pourtant se décompose à travers la rapidité d’une succession d’événements. Mais alors que le film de Coppola était tourné vers une tonalité très sombre finalement, les filles de Mustang veulent vivre avant tout, même si les excès de dureté peuvent les rapprocher de la mort. Malgré le retournement de situation amenant à ce qu’elles soient tout à coup encadrées et privées de ce qui les rendait heureuses, elles respirent courage et vigueur. Si elles ne parviennent pas toutes à galoper, elles ont le galop comme idéal. Mustang est porteur d’espoir, sans pour autant perdre en lucidité.

Le mariage double, et en miroir faussé, des deux aînées est cinématographiquement magnifique ; l’une a eu le temps de tomber amoureuse et l’autre non. La façon dont les plans captent les visages des mariées en attente, derrière leurs voiles rouge et blanc est parfaite. Ces deux mariages en un, ainsi à moitié heureux, arrivent dans le film comme une bouffée d’air frais car ils sont le prétexte d’une fête sortant les filles de leur quotidien monotone, mais aussi comme la promesse d’une indéfectible tristesse puisque l’une n’aime pas son mari, et que les sœurs sont amenées à se séparer à partir de là.

Et en arrière-fond des événements, et particulièrement ceux qui arrivent à ses grandes sœurs, Lale, petite dernière à l’intelligence courageuse dingue, regarde et se révolte, tel un animal en cage mais qui verrait que la porte de celle-ci est ouverte. Istanbul est à plus de 1000 km, et il faut à ses yeux pourtant parvenir à y aller. Ce qui arrive à Ece marque dans le scénario un point de basculement, une prise de conscience pour les deux dernières.

Toujours à replacer dans ce contexte social et politique très dur de la Turquie, un humour léger imprègne le film, comme l’illustre par exemple le comportement totalement intrusif et fou des parents lors de la nuit de noces de Selma, demandant expressément à voir le sang sur le drap. Pas de sang ! Il faut l’emmener à l’hôpital sur le champ, même en pleine nuit, pour faire une petite vérification. Encore, la fuite des sœurs vers le match de foot véhicule également beaucoup d’humour, tout en démontrant l’absurdité de leur éducation.

La scène du repas durant lequel Ece fait rire ses sœurs est remarquable ; étanchéité du monde des adultes avec le monde des enfants, d’un côté les ordres de l’oncle, par-dessus le fond sonore de la télévision résumant de quelle manière la femme doit être entièrement soumise, de l’autre côté une liberté de rire, constamment écrasée, ne pouvant même plus exister. En un instant c’est fini, l’humour se retourne en drame ; l’eau qui paraissait dormir était en ébullition.

Malgré les défauts présents, telle que la facilité certaine du scénario, Mustang parvient à osciller entre différents climats et genres – ambiguïté sous-jacente incarnée par l’espèce d’aliénation perverse de l’oncle. S’écrivant sur la trame de fond d’un suspense lent et bien mené, il livre un percutant exemple de dérive patriarcale dans la Turquie d’aujourd’hui.

Mustang, de Deniz Gamze Ergüven, avec Günes Sensoy, Doga Zeynep Doguslu, Tugba Sunguroglu, Elit Iscan, Ilayda Akdogan, Ayberk Pekcan, Long-Métrage, 2014, 1h37.

Verdict ?

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