LOVE, un film qui tache !

Nos notes

Le Festival de Cannes est connu pour être tout à la fois un festival de cinéma populaire, draguant les plus grandes stars de la planète, et mettre en avant des cinéastes exigeants dont les œuvres se retrouvent parfois, au mieux, dans une ou deux salles à Paris lorsqu’ils ont la chance de connaître une sortie cinéma. Mais Cannes est surtout connu pour ses films scandaleux, et parmi les bons clients amenant le vent de la discorde on trouve le cinéaste français d’origine argentine (il y tient, à ses origines) Gaspar Noé. C’est un peu comme la famille Le Pen pour la télévision, ce qui intéresse Cannes n’est pas le fond du discours du cinéma de Gaspar Noé, mais plutôt le spectacle et l’audience que le réalisateur peut apporter au festival. Tout comme les médias cautionnent dans leurs recherches du scandale les positions fascistes du Front National, et contribuent à les diffuser au sein de la société, le Festival de Cannes contribue à mettre en avant un cinéma où la technique et l’esthétique sont bien plus importantes que la vision du monde des cinéastes. Le souci ne venant donc pas des artistes, mais plutôt des sélectionneurs. Le scandale ne vient plus du film, mais de la position des sélectionneurs cherchant à tout prix un scandale. Le cinéma de Noé est loin d’être fasciste, bien au contraire, mais le Festival de Cannes, lui, par contre, réagit de plus en plus comme un programmateur de télévision que comme un festival de cinéma. L’arrivé de Pierre Lescure n’est pas un hasard, évidemment. Mais si Cannes se comporte ainsi, c’est qu’il est de plus en plus en concurrence avec les autres festivals et bénéficie de moins en moins d’aide publique. Une fois encore, la loi du marché influence les grands axes de la création cinématographique mondiale.

Mais qu’en est-il du film ?

Évidemment, bien plus que tous les autres films présents au Festival, Love était attendu de pied ferme. Le très roublard Vincent Maraval, autant producteur qu’acteur du film de Noé, a fait monter la sauce depuis quelques mois. En clair, il a très bien joué son rôle comme une pute qui sait très bien comment amener son client à la jouissance. Tout faire pour l’allécher et ensuite le frustrer.

Love fut ainsi l’un des derniers films annoncés à Cannes. Si bien qu’il fallait venir 1 h 30 voire 2 h en avance pour assister à la première projection du film. Annoncé au départ, à l’instar de Nymphomaniac, comme un film pornographique en 3D réalisé par un artiste, puis comme une romance ruinée par (forcément, on est chez Noé) le temps qui passe. Love, tout comme les précédents films de Gaspar Noé, déçoit. On a tous été ado, et le cinéma de Gaspar Noé s’adresse bien plus aux gamins de 14-16 ans qu’aux adultes. Gaspar toujours aussi jeune et con, base ses histoires sur des idées épates bourgeois. Quand, comme nous, on suit un cinéaste depuis qu’on est ado, on souhaite qu’il évolue avec nous. Disons le tout net, on a pris de la bouteille, on a fait la fête, on s’est bien marré, et l’on a dit autant de conneries que l’on a pu en faire. Aujourd’hui, en adulte, on regarde cette période avec distance, cherchant a voir ce que cela nous a apporté : certaines conneries furent enrichissantes, d’autres non. Le problème de Gaspar Noé, c’est qu’à bientôt 50 ans, il n’a aucune distance vis-à-vis de ce qu’il filme. Son cinéma fait du surplace depuis Carne. Pour Love, tout comme pour Seul contre Tous ou Irréversible, les problèmes sont faciles à pointer : La maladresse — pour le dire gentiment — des dialogues, l’homophobie « provoc second degré lol » du cinéaste cachant de moins en moins ses penchants bisexuels et la paresse scénaristique de ces projets. À cela s’ajoute la confirmation du sexisme du cinéaste que l’on sentait dans Irreversible. Ici, tout fait écho aux fantasmes typiquement masculin, et la façon dont évolue le personnage masculin semble confirmer que le cinéaste lui-même est conscient, que son attitude vis-à-vis des femmes est quelque peu discutable. Murphy est, soyons honnêtes, un petit con prétentieux et égocentrique. On ne sera pas étonné de voir dans Love autant de switch entre la réalité et la fiction (Un personnage s’appelle Noé, l’enfant s’appelle Gaspar – on trouve des films du réalisateur dans la dvdtheque de Murphy, etc.). Il est intéressant qu’un tel cinéaste dont la réflexion semble figée dans le temps (l’adolescence) soit aussi passionné par les idées d’espace temps. Si tous ses récits creusent l’idée d’un temps qui détruit toute relation, sa mise en scène bien plus passionnante creuse également cette idée de temps.

Si l’on est loin de détester le travail de Gaspar Noé, malgré ce qu’il peut avoir d’assez puant, c’est parce qu’il est sans doute l’un des plus grands cinéastes français actuels sur le plan technique. Dans Irreversible, il amorce un cinéma ou l’espace numérique se confond avec l’espace réel, un premier essai qu’il radicalisera dans Enter the Void. Fincher, Innaritu, Cuaron étudient le travail du cinéaste français, il inspire leurs propres cinémas. Si hier soir l’on trouvait autant Benicio del Toro que Fernando Solanas dans la salle, c’est parce que l’importance du travail sur l’image de Noé est évidemment reconnue chez les professionnels du monde entier. Dans Love, ses expérimentations sont moins évidentes, mais la plus grande réussite du film réside sur le travail du montage, la façon dont Noé mélange l’espace temps, et intellectualise le plan qui donne au film une dimension Deleuzienne. On pourrait se replonger dans Image Temps/Image Mouvement et l’on trouverait des correspondances entre la pensée du philosophe et celle du cinéaste. Mieux, son utilisation de la lumière va dans le même sens, et si l’on pouvait être agacé par l’aspect fatigant de l’usage de la lumière stroboscopique dans Enter The Void, elle est ici bien plus justifiée. Elle permet de montrer le changement des corps, leurs transformations, en quelques secondes, vieillissantes et pourtant restant toujours les mêmes. Il faut aussi avouer que graphiquement, Love est sans doute le film le plus réussi de son auteur. Fils d’un grand peintre argentin (évidemment présent dans la salle), Gaspar Noé réalise son premier film de peintre. On ne compte plus les plans qui semblent s’inspirer de l’histoire de la peinture. Love est loin d’être un film raté, même avec les côtés agaçants du réalisateur. Mais c’est un film, comme d’habitude avec Noé, loin d’être réussi.

Le plus grand échec artistique de Love se situe évidemment dans l’usage de l’image projeté en trois dimensions. En à peine un an, trois cinéastes pensant l’image comme élément de réflexion philosophique se sont confrontés à l’utilisation très ludique de l’image en trois dimensions : Gaspar Noé, Jean-Claude Brisseau et Jean Luc Godard. Des trois cinéastes, c’est évidemment Noé qui se montre le plus mal à l’aise avec la 3D. Si bien que l’on se demande s’il ne s’agit pas d’une coquetterie de Vincent Maraval, tellement celle-ci n’a d’intérêt (à un plan prêt, évidemment « la fameuse scène »). Alors que Brisseau (auquel on pense au début de Love) ne s’est pas montré satisfait par l’exploitation de la 3D au cinéma, il semble que pour Noé, tout comme pour Michael Bay, cet artifice sans intérêt lui donne une certaine satisfaction. L’arrogance du spectacle qui nuit toujours autant au cinéma de Gaspar Noé.

Le temps passe, et le sexe, central dans Love, n’a toujours pas été évoqué. Sans doute parce qu’au final cette façon de représenter l’acte charnel est devenue quelque part assez banale et l’on ne compte plus les films de festival à utiliser les séquences de cul comme seul moyen de faire parler d’un film. Love, désolé de vous décevoir, n’est pas un film pornographique, c’est à l’image de l’Inconnu du Lac, ou de l’Empire des Sens, un film qui souhaite traiter d’amour, de passion. Dire que pour en arriver à là, il faut parfois en passer par là. Cela dit, Noé a encore beaucoup d’efforts à produire pour atteindre le sens poétique des longs métrages d’Alain Guiraudie et Oshima.

Verdict ?

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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