L’Ombre des Femmes, Lumière du cinéma

Le cinéaste Philippe Garrel, avec L’Ombre des femmes, a ouvert hier soir la 47e édition de la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, après la projection inédite de son court-métrage Actua 1 et de la remise du Carrosse d’Or au cinéaste chinois Jia Zhangke, moment très émouvant. Jia Zhangke accueillit le prix avec, entre autres, à peu près retranscrites, ces paroles : « A l’époque de The World [film de 2004], j’étais convaincu que le cinéma pouvait changer le monde, et le temps passant, je me suis rendu compte à quel point il en était faiblement capable ; mais ce n’est pas pour autant qu’il ne faut pas faire des films, au contraire c’est pour cela même, il le faut plus que jamais pour conserver notre indépendance et notre liberté ».

L’ambiance de la cérémonie d’ouverture était donc généralement très sympathique, enjouée, et même très favorable aux rencontres fortuites. Pour mon premier festival de Cannes, j’étais ravie.

Une fois le Carrosse d’or remis, toute la rangée de journalistes chinois qui étaient venus pour l’occasion se sont tout à coup levés et sont partis tous ensemble. L’Ombre (des femmes), qui avait été déjà projetée une première fois le matin à 9h, s’est donnée à la salle à l’heure bleue du crépuscule méditerranéen. Une salle plongée dans l’obscurité, se posant sur celle-ci, comme la présence des femmes imprime le film, tout en noir et blanc, d’ombre et de lumière. Le chef-opérateur Renato Berta m’est en effet apparu comme un virtuose de la lumière, jouant avec celle-ci pour appeler l’œil à se focaliser sur les personnages, et leurs relations.

Le format très court du film, pour un long-métrage (1h13 seulement !) participe à élaborer son caractère incisif et essentiel, comme la voix-off – celle de Louis Garrel – martelant quelques paroles, souvent teintées d’humour, concentre la narration et dessine les arcades de l’histoire d’amour en danger, de Pierre (Stanislas Mehrar) et Manon (Clotilde Courau).

Ils travaillent ensemble et réalisent des documentaires, Manon aidant surtout le talent de Pierre, jusqu’au jour où Pierre rencontre Elizabeth (Lena Paugam), qui devient sa maîtresse, avant que les choses ne se compliquent lorsque Manon se met à son tour à vivre une autre histoire parallèlement avec un autre homme.

L’Ombre des femmes est « un film d’amour et sur l’amour », « l’histoire de Manon, Pierre et Elizabeth », tout simplement, comme le décrit le programme de la Quinzaine en deux lignes.

Ce pourrait être l’histoire de n’importe qui, et pourtant ce n’est pas n’importe quoi. Philippe Garrel parvient à cerner de façon parfaitement équilibrée et maîtrisée, le moment où leur histoire se heurte à un écueil, créant un suspense intime et tendu. Histoire d’amour, mais aussi de vie, car le choix des personnages est plutôt brillant et hors-cliché, touchant une réalité certaine, celle de personnes tâchant de se consacrer à la réalisation artistique, dans ce cas de documentaires : Manon et Pierre habitent un appartement parisien mais dans des conditions précaires.

Paris aussi, toujours Paris, dans le sillage surtout de quelques films de la Nouvelle Vague nous revenant à l’esprit, et pourtant que nous prenons toujours autant de plaisir à regarder, à redécouvrir, avec garées au bord du trottoir, des voitures modernes cette fois, mais qui ne tranchent pas avec le choix du noir et blanc. La recherche de simplicité dans la réalisation, à l’habitude du cinéma de Philippe Garrel, trouve peut-être son paroxysme, à travers cette succession de plans-séquence mettant en scène des dialogues forts, très bien écrits, toujours dans un canevas très concis, à l’image du nombre restreint de lieux apparaissant dans le film ; deux petits appartements, deux rues et leurs cafés, principalement. Les plans alternent entre intérieur et extérieur, toujours dans ce dynamisme épuré.

L’intensité des sentiments constitue la matière du film, exprimant ce sentiment à la fois universel et totalement singulier qu’est l’amour, cela mis en valeur par la musique composée par Jean-Louis Aubert. Les deux femmes apparaissent entières, absolues, en tout cas absolument amoureuses, contrastant avec « l’Homme » incarné magistralement par Stanislas Mehrar, prisonnier d’une fausse morale « d’homme », rassurante pour lui pour un temps, mais dont il a d’ailleurs conscience de l’absurdité.

La force, surtout, de L’Ombre des femmes, prend racine au sein des acteurs, remarquables tous, et chacun dans leur genre très défini ; pour les principaux, Pierre et son côté sombre et lâche et tout autant profond, Manon, grande amoureuse avec sa très grande sensibilité, et enfin Elizabeth et sa spontanéité, fraîcheur et vivacité désarmantes, qui en font peut-être le personnage et l’actrice la plus marquante du film.

Enfin, l’humour est fin. La salle a ri, à plusieurs reprises. Il s’agit d’un humour presque noir – ou bien pour mieux dire, noir et blanc -, plutôt personnel et très juste du réalisateur sur ces personnages, qui sont à la fois comme vous et moi, et singuliers par leur manière de vivre, d’être et de s’aimer.

Peut-être un humour miroir, amenant les spectateurs à sourire de ce qu’ils pourraient eux-mêmes faire ou dire, car le film est un grand film humain. Oui, il y a là des figures de femmes et d’hommes, dans leur plus simple et profonde humanité, à la fois familières et totalement inconnues, oscillant de l’ombre à la lumière, créant leurs différentes nuances, car il n’y a pas de lumière sans ombre, et réciproquement.

D’ailleurs, je ne peux en dire trop, mais l’importance des regards entre les personnages est soulignée, ainsi que la part d’ombre ou de lumière (encore), de création ou de destruction, que ces regards ont le pouvoir de conférer à une personne. Il n’y a qu’à voir comment Pierre regarde Manon, après qu’il a appris qu’elle aussi était en mesure de désirer quelqu’un d’autre que lui.

Bien sûr, cela relève d’un grand thème classique, maintes fois abordé par la littérature, le théâtre et le cinéma, faisant penser entre autres à Othello de Shakespeare, se rendant compte qu’il veut, qu’il hait donc qu’il aime, sa femme Desdémone au moment où il pense qu’elle désire quelqu’un d’autre, croyant qu’elle le trompe avec Cassio.

Mais, c’est justement là la justesse et l’amplitude du cinéma de Garrel, ne cherchant pas avant tout l’originalité du thème, mais à montrer comment les choses se font ainsi, d’une certaine manière. L’ombre peut être parfois nécessaire pour que la lumière rejaillisse, plus pure et éclatante que jamais.

Une œuvre à fleur de peau.

C’est admirable, au sens simple et premier du terme, digne de reconnaissance ; et ainsi, L’Ombre des femmes est du vrai cinéma, dont la place est particulièrement à saluer dans la Quinzaine des Réalisateurs.

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