Broadchurch, saison 2 : un polar amniotique

Nos notes

Cette série policière anglaise c’est comme un loir empoisonné dissout dans une théière d’Earl Grey tiède : au sein d’une structure codifiée à l’extrême, en toute discrétion, la violence meurtrière est incluse dans le quotidien, plutôt ennuyeux, d’une petite ville côtière.

C’est long, c’est sombre. Il y a un enfant que l’on assassine pour rien ou presque. Le deuil tenace qui isole, qui sépare, une fois l’élan communautaire éteint. Une famille qui se défait lentement, des amitiés qui ne valent rien ou pas grand chose, des rues insignifiantes, des falaises superbes. Cela tient à peu, à pas grand chose. Le petit garçon a 11 ans et il est retrouvé mort. Un flic fatigué, dont le cœur brisé cumule les crises – attaques cardiaques qui scande le temps et affirme une seule urgence : finir avant de mourir – prend la tête d’une enquête dont la durée se superpose à celle du deuil, des retrouvailles, d’une compréhension fragmentée des liens, conventionnels ou viscéraux.

Dans un espace que la caméra maintient ouvert, le spectateur découvre un peuple totalement refermé sur lui-même. Oui, un peuple plus qu’une communauté. Ce territoire est fouillé, parcouru. Les acteurs marchent, conduisent à travers champ, arpentent les rues, passent de maisons en maisons. Ces acteurs qui ne sont pas là pour faire joli mais qui éblouissent par instant. Le couple formé par David Tennant et Olivia Colman – enquêteur et enquêtrice dont les quêtes personnelles nourrissent la quête commune – traverse les champs ou le hall du tribunal avec la même tension, une tension continue, d’une constance tellement inébranlable qu’elle ressemble au calme comme deux gouttes d’eau.

Le plus fort sans doute c’est la façon dont un point de départ narratif simple dérive vers une intrigue complexe. Non par des effets de fausses pistes (lorsqu’il y en a, la connivence l’emporte sur le piège), des rebonds scénaristiques fracassants ou des accidents formels séduisants mais en considérant sans faillir, tout au long des deux saisons, les couches qui tenues ensemble font l’épaisseur de l’existence. La mécanique d’écriture est invisible, la démonstration de maîtrise remarquablement absente.

Ou alors, le plus fort c’est la perte des eaux. Une série bâtie au bord de la mère et de l’enfance. Le petit garçon tué, donc. Son camarade, pas si bon ami que ça. Le fils d’une avocate mère célibataire, incarcéré sans que l’on sache très bien quel est son degré d’innocence. Une grossesse pas vraiment désirée qui réunit un instant la mater dolorosa et l’épouse de l’assassin. Un enfant abandonné, suspect idéal pour une mère dénaturée par un père criminel. Une fille empoisonnée, une nièce tuée sur le coup. Une petite fille sortie de la rivière à bout de bras dont l’eau ruisselle longtemps dans la mémoire du policier. Un avortement que l’on essaie d’effacer à coups de pierre dans les vagues…

Si la série prend l’eau de toute part, si le désespoir sourd entre les grains de sable, il n’y a pas de tristesse sale et collante ici mais un flux vital qui, une fois les barrages de non-dits dynamités, reprend son cours. Rivière immémoriale. Profonde et calme.

Broadchurch, saison 1&2, série créée par Chris Chibnall, avec David Tennant et Olivia Colman, 16X45 min., prod. : Kudos Film, Shine America, Imaginary Friends / ITV, GB, 2013-2015, diffusé sur France 2.

Verdict ?

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