Virage Nord : Champion du ventre mou

Nos notes

Chacun cherche son Broadchurch. Si vous arrivez déjà à aller au bout de cette phrase sans fourcher, félicitations. Mais le carton de la saison 1 du remarquable polar britannique de Chris Chibnall a imposé cet état de fait : le whodunit en station balnéaire a le vent en poupe. Là où France 2 le fait de manière frontale en s’essayant à son propre copier-coller (Malaterra), Arte choisit la voie du léger twist en y apportant une composante supplémentaire : exit le village coupé du monde, ici on s’intéressera à la vie d’un petit club de foot au passé glorieux mais aussi sulfureux. Précédée d’échos plutôt flatteurs, la mini-série de trois épisodes a remporté le prix de la meilleure série au Festival de Fiction TV de Le Rochelle. Bon en même temps, Flics avec Frédéric Diefenthal et Les Bleus, premiers pas dans la police, l’ont aussi eu en leur temps…

1

We’ve got a good feeling about this.

Alexandra Perucci, jeune policière parisienne, revient dans le village de son enfance à la demande de son père, afin de disculper sa sœur du meurtre d’un supporter de l’équipe locale. Un appel à l’aide qui ne masque pas les tensions qui minent la famille depuis plusieurs années. Pour sa composante policière, la série remplit plutôt sa part du contrat : l’enquête se suit sans déplaisir et voit débouler des politiciens pervers, des prostitués mineurs et des présidents de club corrompus. Formellement et narrativement maitrisé, Virage Nord réussit notamment à dresser un portrait assez réussi des coulisses d’un club de foot, où la dimension humaine est nettement plus exacerbée, mais dont le fonctionnement le même que celui d’une entreprise.

Coutumière des fictions de qualité, entre la folie burlesque et sombre de Ptit Quinquin de Bruno Dumont, la richesse philosophique d’Ainsi soient-ils ou l’acuité sociologique de 3x Manon, Arte se retrouve avec Virage Nord avec un objet nettement plus mineur mais loin d’être dépourvu de qualités. L’ombre du polar nordique, engendre autant de qualités qu’elle ne crée de défauts. Son goût pour les lumières froides (et les couchers de soleil) et les scènes atmosphériques en font même un joli objet quand la caméra se décide à dézoomer.

2

Ouais non, pas trop non plus quand même.

Le problème, c’est que Virage Nord ne dézoome justement pas assez. Située en pleine Côte d’Opale, la série n’exploite que trop peu son ancrage territorial Ce qui se passe à Boulogne donne l’impression de pouvoir se passer à peu près n’importe où, renforcé en cela par le fait que 80% de la distribution de la série a l’accent parisien. (quitte à ce que ce soit le cas, autant nous servir beaucoup plus souvent la voix sombre et réchauffante du toujours très élégant Féodor Atkine). Cela tient-il au fait que la série devait à l’origine se tourner à Nice et s’appeler Virage Sud ?

Plus généralement, Virage Nord donne l’image d’une série qui ne sait pas trop sur quel pied jongler entre drame familial et enquête de fond (particulièrement dans le deuxième épisode, englué dans un immobilisme neurasthénique avant que la série n’entre de plein pied dans l’univers de la corruption). Peut-être aurait-il fallu trois épisodes de plus, ou une intrigue en moins… Cette sensation d’hétérogénéité n’épargne pas non plus les acteurs : si Nicolas Cazalé tout particulièrement convainc, on n’en dira pas autant de Judith Davis, qui peine un peu à porter un rôle principal pas suffisamment bien taillé pour elle.

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Mais on vous rassure, aucun de ces trois zigotos ne joue dans Virage Nord.

On en tire un étrange objet, sympathique polar qui s’applique à mettre en scène des recettes qui marchent très bien ailleurs (notamment dans l’excellente The Missing, coproduite par et prochainement diffusée sur TF1), mais pas trop quand même, faut pas déconner.

Les fans de foot, eux, resteront un peu sur leur faim, à l’image de l’ouverture du premier épisode, où le match fatidique est retranscrit sous forme… d’un roman-photo assez vilain, avec chants de supporters en arrière-fond. En plus de ne pas être des plus esthétiques, on a très clairement l’impression que Virginie Sauveur a soigneusement essayé d’esquiver le choix de filmer un vrai match de l’intérieur. Un parti pris délibéré de la part de la réalisatrice qui avait déclaré dans les colonnes de Télérama avoir voulu laisser le ballon rond comme « décor émotionnel et dramatique », préférant citer Spielberg et Chris Marker plutôt que Jean-Jacques Amsallem et Fred Godard, le Gaspar Noé des matchs de France Télévisions. C’est un choix, que l’on peut comprendre, mais que l’on peut aussi regretter. Filmer le football de manière originale est-il si compliqué ? Regardez un Guingamp-Montpellier en Coupe de la Ligue avant de répondre trop hâtivement… Et quel entraîneur ou président de club appelle ses joueurs « Messieurs » ?

4

Voilà, merci Moustache.

C’est dommage, et ça renforce notre idée que ce noble sport populaire et le cinéma, ça ne fait toujours pas bon ménage. Et c’est regrettable parce qu’il y a de quoi faire, notamment lorsqu’elle s’attarde dans ce stade délabré, plein ou vide, celui-là même, qui à son échelle, devient l’espace de 90 minutes chaque semaine, comme un mini-Old Trafford, un théâtre des rêves.

Au bout du compte, on sort des trois épisodes de Virage Nord avec l’impression pas désagréable d’avoir assisté à de la bonne petite téloche, et que si la série avait choisi de se confronter plus frontalement qui lui apportait son originalité, on aurait pu tenir quelque chose de plus enthousiasmant. Ca n’a pas l’air top dit comme ça, mais si on peut dire aujourd’hui que la « bonne petite téloche » à la française est de ce niveau, c’est qu’on a fait pas mal de progrès. À l’heure actuelle, rien n’indique que la série rechaussera les crampons la saison prochaine, mais pour que les supporters soient au rendez-vous, il faudra peut-être, comme Robert, qu’elle muscle son jeu.

5

Proposition de plan contemplatif pour Virage Nord Saison 2.

Virage Nord, minisérie de Virginie Sauveur. Avec Judith Davis, Nicolas Cazalé, Nina Meurisse. France, 2014, 3×52 minutes.

Les trois épisodes ont été diffusés sur Arte le 12 février. Ils sont  disponibles en Replay sur le site d’Arte.

Verdict ?

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d’un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J’aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j’aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l’ouvreuse. J’officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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