« Réalité, si j’avais suivi un chemin normal de producteur, je ne l’aurais pas fait »

Au très sympathique Festival de la Comédie de l’Alpe d’Huez où j’ai pris mes quartiers depuis deux jours, le nouveau Quentin Dupieux a provoqué la gêne, l’hilarité, l’incompréhension, parfois l’amour inconditionnel, parfois le rejet total. Les festivaliers ne sont en tout cas pas ressortis indemnes de la séance que le producteur attitré du drôle d’Oizo Grégory Bernard et l’un de ses acteurs fétiches Jonathan Lambert ont introduite avec du stress dans la voix.

« Je ne suis pas certain que ce soit le festival adéquat, mais je reste extrêmement fier d’être ici », s’est exprimé le producteur en ouverture de séance. Et en effet, voir le film en compétition à côté de comédies populaires françaises à l’humour assez facile d’accès n’est pas chose banale, et dénote d’une belle volonté de la programmation de chatouiller un peu ses ouailles.

Plus charmé que jamais par ce qui à mon sens constitue le chef-d’oeuvre de Dupieux, je me devais de rencontrer Grégory Bernard, pour comprendre comment il est possible de produire ce genre de films.

On s’est donnés rendez-vous dans un bel hôtel, puisqu’il était en tee-shirt et moi en moonboots, on s’est naturellement tutoyés, et l’on s’est installés dans un canapé à côté de Gad Elmaleh. En milieu d’interview, certainement charmé par ma présence, l’excellent Jonathan Lambert nous a rejoints.

Peut-on commencer par te demander de te présenter ?

Grégory Bernard : Au départ je suis un matheux issu d’une grande école qui a mal tourné. J’ai toujours un boulot en dehors du cinéma, je ne gagne pas ma vie en tant que producteur. J’ai aussi fait un court passage à Nulle Part Ailleurs au sortir de mon école.

Et Dupieux, tu l’as rencontré comment ?

GB : Des amis communs, ce fut assez fluide. J’ai vu Non-Film, réellement adoré, et me suis battu pour être son producteur.

Ca coûte combien, un film de Dupieux ?

GB : En fait ça augmente à chaque film… Rubber, c’est environ 300 000 euros au tournage. A l’époque, on développait Réalité, notre premier et plus grand projet ensemble, qu’on n’arrivait pas à monter ni à financer. Et on avait vraiment envie que ce soit Chabat qui le fasse, mais il était très pris par Le Marsupilami. Quentin sortait de Steak, un film génial, mais un accident industriel au niveau de la distribution. C’était donc hyper-compliqué de monter un projet en France, parce que tout le monde était traumatisé par le syndrome Steak.

On a d’ailleurs tourné Rubber à risque, la fleur au fusil, sans aucune avance. Mais c’était le but, se prouver qu’on pouvait trouver une équation pour tourner très vite et en toute liberté. J’ai demandé de l’aide à des amis, et bouclé un budget à 300 000 euros. La seule autre contrainte que j’ai donnée à Quentin, c’était de tourner aux Etats-Unis. On s’est vite rendus compte que ces contraintes sont devenues un réel plus artistique. Quentin a compris qu’il fallait tourner dans un temps limité, découvert le 5D, et tout s’est finalement fait assez facilement.

C’est sûrement parce que ce projet fut votre fil rouge que Réalité donne l’impression de clore la boucle, de résumer parfaitement la filmographie de Dupieux en donnant des clés de compréhension supplémentaires à son univers si singulier…

GB : Complètement, Réalité a été un véritable tunnel. On a commencé par Rubber, puis ça s’est emballé, on a fait 4 films en 4 ans sur le même principe d’énergie, et perdu de l’argent à chaque fois. La frénésie et la boulimie de Quentin de tourner n’ont pas permis de bien financer les films, surtout dans la période de crise que nous traversons.

Il a fallu accepter de perdre de l’argent

J’ai fait le pari d’avoir une approche d’investisseur avec Quentin. J’ai investi sur son nom, son univers, sa ligne éditoriale, et juste imposé cette équation sur ses films, trouvé une économie parce qu’ils sont internationaux, et pour qu’ils touchent une niche fidèle de spectateurs. Pour imposer ceci, il a fallu accepter de perdre de l’argent.

Et clairement, Réalité, si j’avais suivi un chemin normal de producteur, je ne l’aurais pas fait.

Combien coûte le film ?

GB : Un peu plus de 2 000 000 d’euros.

Le schéma classique et idéal, c’est d’avoir deux télés hertziennes, de s’appuyer sur le système de financement du cinéma français qui, quand il marche, est super. Il a très bien fonctionné sur Wrong, beaucoup moins bien sur les deux suivants. On n’est pas arrivés à imposer cette équation, même si l’on est sur le bon chemin. On a pour le moment toujours dû compléter en perdant de l’argent, mais nous poursuivons une philosophie d’entreprenariat. J’aime l’idée de dire que j’investis sur 5 ans, parce que j’ai assez confiance dans le talent de Quentin.

Et je suppose que dans un tel contexte, l’impact des critiques de cinéma est considérable.

GB : Les critiques sont relativement partagées… Il y a toujours des gens qui aiment beaucoup et d’autres pas du tout, ça n’est jamais très tiède… Mais aujourd’hui, le succès critique d’un film ne change pas son destin commercial, tu sais…

Le producteur d’aujourd’hui n’est plus un producteur « à l’ancienne », qui fonctionne exclusivement sur la foi en son réalisateur… Si, moi, j’ai bossé avec Quentin « à l’ancienne », en prenant des risques avant les tournages, ce qui n’est pas le schéma actuel. Si tu mets de l’argent avant le film, même si celui-ci fait plus de 300 000 entrées, tu n’en gagneras pas après, tu te rembourseras tout au plus. Maintenant, tout fonctionne avec des avances, des garanties…

Je suis un artisan producteur

J’ai la chance de partager ma vie entre la France et les Etats-Unis, et pu remarquer que les deux pays avaient choisi des voies contraires dans leur mode de fonctionnement. En France, on s’est persuadés qu’il fallait faire de l’avortement de masse pour nettoyer l’industrie cinématographique. On a donc éliminé les plus faibles et les plus audacieux pour ne garder que les plus sûrs. C’est une décision politique, et les Etats-Unis ont fait le choix inverse, ils ont produit beaucoup plus de films, avec un credo simple reposant sur la différenciation des traitements selon le besoin de chaque œuvre. Nous, on traite de la même manière un gros blockbuster et un petit film indépendant. Il faut vraiment inventer un modèle.

Moi je suis un artisan producteur, Quentin un artisan réalisateur. Il va maintenant falloir pour franchir un pallier que l’on s’associe à des structures plus grandes, en continuant à fonctionner en binôme pour que chacun puisse garder sa liberté qui caractérise la patte Dupieux.

 J’ai l’impression que vous laissez à Quentin les mains complètement libres.

GB : J’estime que je n’ai pas de droit de regard. Lui est intéressé par mon avis jusqu’à un certain point. C’est d’ailleurs souvent dépendant de son humeur.

C’est quelque chose que l’on ressent dans ses films : chaque personnage semble subir, comme guidé par une « humeur » supérieure.

GB : Exactement, Quentin aime manipuler, contraindre, il aime détourner, il est dans cette logique de marionnettiste qui dépasse le plateau et se révèle assez traumatisante mais passionnante, tant pour le spectateur que pour l’acteur ou le producteur.

Jonathan Lambert se joint à nous.

Jonathan, l’avez-vous ressenti, en tant qu’acteur régulier de Dupieux, ce côté marionnettiste ?

Jonathan Lambert : Oui, mais c’est un rapport consenti. On accepte d’être sa marionnette. C’est un univers tellement dense, que quand on y adhère, on se doit d’y aller à fond.

C’est de toute façon un acte d’engagement, que de tourner chez Dupieux. Chabat se fait payer le minimum syndical lorsqu’il s’engage. Ca n’est pas à proprement parler un acte militant, mais c’est la prise de conscience qu’un tel film ne pourra exister sans nous. Et je suis fier d’avoir tourné dans Réalité. Parce que ça n’est pas « un film de plus ».

GB : Quentin a vraiment besoin de se sentir pleinement et seul au contrôle, et le rôle du producteur, c’est de rendre ceci possible, pour qu’il libère pleinement sa créativité. Avec beaucoup de respect et de tact, en revanche, il faut arriver à suggérer de nouvelles idées sans pour autant en avoir à sa place.

C’est drôle de vous voir ici présenter ce film à l’Alpe d’Huez. Est-ce vraiment de la comédie, ce que fait Quentin Dupieux ?

JL : Evidemment, que ce sont des comédies ! Seulement, elles ne répondent pas aux codes des comédies habituelles, alors ça peut évidemment dérouter. Je pense que Quentin est en train d’écrire les codes de la comédie du 3e millénaire.

GB : Ce sont des comédies expérimentales qui interrogent sur les frontières de la comédie. Mais c’est vrai, ça nous a énormément surpris d’être sélectionnés. J’ai d’ailleurs croisé Gad Elmaleh, le président du jury, ce matin. Il m’a dit que ce qu’il avait vu, c’était vraiment une performance artistique, que ce film, il faudrait le montrer dans des galeries. Je lui ai répondu que la réelle performance artistique, c’était de montrer ce film à l’Alpe d’Huez, face à des gens qui ont l’habitude de se marrer au cinéma de façon assez simple et systématique. Parce que là, c’est l’inverse : on sort du film assez mal à l’aise, mais on a quand même ri sans trop pouvoir se l’expliquer, et chacun à des moments différents.

Comment va se passer la distribution du film ?

GB : Nous travaillons cette fois-ci avec Diaphana. Ils sont excités, ça va être la plus grosse sortie de Dupieux, on devrait partir sur une petite centaine de salles. UFO a fait du super boulot sur les précédents films, on les adore vraiment, mais on a été obligés de changer avec des SOFICA qui voulaient plus de garanties. Le catalogue de Diaphana nous séduit beaucoup, ils sont motivés, professionnels, et je suis très impatient de voir si les 100 salles de départ pourront permettre le buzz. Quand tu sors sur 40 salles comme avec Rubber, le bouche à oreilles à ses limites, on peut pas monter à 100 copies, même si on fait des super moyennes par salle. Là il peut potentiellement se passer quelque chose.

J’ai l’impression que Réalité clôt un chapitre dans la carrière de Dupieux.

GB : Oui, c’est la fin de quelque chose, je suis d’accord avec toi. Je pense que maintenant il faut changer. Je le pousse à faire un plus gros film américain avec un gros talent. On a d’ailleurs un projet dans ce sens. Ou alors un gros film français un peu plus classique, mais le trauma de Steak est tenace.

JL : En effet, je pense que Réalité, c’est la synthèse de ce qu’a fait Quentin jusqu’ici. Il y a le ton de Rubber, la déglingue de Steak et Wrong Cops et la poésie de Wrong. C’est un peu son manifeste. Et j’ai aussi l’impression que c’est son film le plus accessible.

Pourvu que le spectateur se laisse tenter par cet objet bizarre…

GB : Clairement, on a besoin d’une sorte d’acte militant. Ca le fut. Il y a quelques années, les gens étaient cohérents et exigeants en allant au cinéma. Ca ne l’est plus, c’est maintenant de la consommation courante : on va au cinéma comme on achèterait un paquet de chewing-gum en tête de gondole d’une supérette. J’aimerais vraiment que les gens aillent voir nos films dans un esprit militant. Parce qu’en tant que producteur qui perd de l’argent, la plus grande fierté c’est de rencontrer des gens qui ont aimé le film pour lequel on en a perdu.

Vous dites donc que l’existence de tels objets filmiques est en elle-même une performance ?

GB : Je dis qu’il y a beaucoup de réalisateurs qui ont des projets intéressants, et que la machine à financer est une avorteuse géante. L’impulsion artistique, c’est l’alignement entre la pulsion d’un réalisateur, la possibilité de le faire et les acteurs. Il n’y a qu’une fenêtre de tir, qu’un moment, où cet alignement est avéré. Mon rôle c’est de ne pas le louper. Beaucoup de réalisateurs vivent dans la certitude que c’est parce que le financement est possible que le film va se faire. Et l’envie d’arriver comme conséquence. Ca n’est assurément pas la meilleure façon de faire un bon film.

Jonathan, j’ai cru entendre que des projets de réalisations étaient en train de prendre vie ?

JL : T’as le producteur en face de toi. Mais il a commencé en me disant «  attention je veux pas perdre d’argent sur celui-ci ». Ca fait pas mal de temps que je travaille sur des projets, qui jamais ne se sont concrétisés, je me suis un peu découragé avant de rencontrer Grégory.

Ce que je fais fonctionne à la télé et sur scène, mais dans l’écriture je réfléchissais jusqu’ici à l’envers : j’essayais de faire des trucs pour plaire. Avec Grégory on travaille sur quelque chose qui me ressemble, cinématographique, accessible et populaire.

Aux Etats-Unis ?

JL : Non, en France. Et franco-franchouillard revendiqué, d’ailleurs.

A lire également, notre critique de Réalité.

(Dzibz n’étant pas mon vrai prénom)
Red’chef ici, extrêmement sévère avec les autres, mais pas du tout avec moi, hashtag YOLO.

1 Comment

  • Répondre janvier 30, 2015

    Elsa

    Réunir 300 000 euros en faisant appel à des amis? Continuer en perdant de l’argent à chaque film? Ca fait rêver… C’est à peu près le discours (en plus fauché) du prod. de Guiraudie sur ses premiers films.

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