[CINÉ-CLUB 9] Stalingrad Lovers

Récemment, se tenait la neuvième édition du ciné-club de Cinématraque. Pour l’occasion, nous recevions Fleur Albert, qui nous faisait l’amabilité de venir présenter Stalingrad Lovers. Chaque mois, à l’occasion du ciné-club, nous proposons à un spectateur de nous livrer son sentiment sur le film. Un grand merci, cette fois-ci, à l’amie Claire Tison-Massenet.

J’ai grandi entre les stations de métro parisiennes Stalingrad et Jaurès. Autant dire qu’avec la construction récente du Cinéma Quai de Loire, je traversais souvent la place de Stalingrad, et me suis souvent fait la réflexion qu’il fallait la filmer. Elle a quelque chose de cinématographique, et ses squatteurs aussi.

Le film nous plonge dans le quotidien de ces gens que l’on voit, de près ou de loin, quand on passe à Stalingrad ou à La Chapelle, et que l’on reconnaît sans les connaître. On sait qu’ils se droguent pour la plupart. Ils abordent parfois les passants pour demander de l’argent et, si l’on discute avec eux, il leur arrive d’expliquer qu’ils sont en manque. Le film offre donc une facette devinée, tout au plus, de leur vie ; il met au jour ce que l’on ne voit jamais clairement, ou ce que l’on ne veut pas regarder. Ils sont ici incarnés par des acteurs dont la vie a inspiré celle des personnages, mais sans qu’ils soient filmés à la manière d’un documentaire, au dépourvu ; non, ils jouent réellement. La réalisatrice a attendu de les connaître avant de réaliser son film.

L’acteur principal (Jean-Patrick Kone, dans le rôle d’Isaïe), surtout, au visage aux traits marqués, qui nous est à la fois familier et étranger – aux canons du cinéma français –, est remarquablement puissant. Sa voix rauque murmurante, tout au long du film, s’adresse souvent à Mehdi, parrain du groupe mort il y a peu.

Le film dès lors se développe entre portrait et quête – parfois l’idée de quête est un peu appuyée –, dans un format léger, ni trop court, ni trop long. Il se regarde paisiblement et, malgré la dureté du sujet traité, laisse – ou du moins plutôt, m’a laissé – un effet agréable, ayant sans doute à voir avec la douceur de la peinture du sujet, à travers les qualité et simplicité de la forme – douceur faisant la « pâte » de la réalisatrice. L’équation entre la modestie des moyens employés et le beau rendu est résolue et réussie.

La photographie est fine et m’a marquée. Les peaux noires, filmées essentiellement dans de sombres lieux, apparaissent avec d’autant plus de force et de beauté lorsque la lumière du jour ricoche sur elles, notamment lors de la scène, sur le bord du Canal Saint-Martin, impliquant Isaïe et le personnage du pasteur.

Mais un moment après, Stalingrad Lovers m’a laissé un avis plus nuancé.

Parmi les détails négatifs qui me sont revenus, le personnage du pasteur, notamment lors de la scène d’extase sur fond de musique d’Opéra, apparaît à mes yeux « fait » et « refait », à en devenir trop caricatural. C’est « le méchant » contre le, ou les « bons ».

La profondeur du film est certaine ; celui-ci impose de voir les ressorts d’une société cachée. Il donne à intégrer le spectateur dans les cercles de mondes auxquels il ne peut pas aisément accéder. Il peut alors sembler dommage de ne pas travailler le contraste avec les autres types de population qui passent dans ce quartier, les gens lambdas, « intégrés » à la société.

Mais, quel est vraiment le point du film, me suis-je interrogée ? Nous faire découvrir des personnes à la vie teintée par le crack et l’héroïne ? Ou nous révéler qu’ils sont comme nous, capables de sensibilité et de danse, de faire le bien comme le mal ? Dans ce cas ce serait préjuger des éventuelles idées reçues avec lesquelles le spectateur aborde le film. Je n’ai pas de réponse, mais je me suis posée la question du message véhiculé. La crainte que les spectateurs soient abordés par avance en tant que personnes « out », méjugeant ce monde, se méprenant sur celui-ci, m’a amenée à me demander si le film ne se posait pas comme une sorte d’instituteur, en parlant d’un problème de société qu’il serait peut-être dangereux de vouloir traiter avec trop d’affect. Mais je ne sais pas. Je crois finalement que ce ne sont là que des craintes infondées. Je ne crois pas que le film se veuille une critique démonstrative, même si le sujet est épineux et important.

Enfin, dans le fond, une certaine poésie imprègne le film ; elle est même le fil conducteur. Et c’est cela qui demeure le plus longtemps dans l’esprit après la projection.

Stalingrad Lovers vrille autour de l’effeuillage et du feuilletage par Isaïe des règles édictées par Mehdi, qu’il avait écrites comme des maximes dans son carnet. L’une d’elles est frappante et intense : « règle numéro 10, « N’oublie jamais que vivre c’est se brûler, nous finirons tous en cendres. » »

Aussi, l’aspiration d’Isaïe à quitter la rue pour retrouver son fils participe au même mouvement de recherche, de tension et d’espérance.

Cette profondeur fictionnelle est essentielle, car elle permet aux personnages d’avoir une consistance et une autonomie presque romanesques, qui éloignent d’emblée le film du risque de sombrer dans le documentaire ou la capture des personnages à leur insu, et donc de toute position de domination, ou de condescendance déplacée vis-à-vis d’eux.

Un film intéressant donc, aux qualités réelles, différent de l’ordinaire, qui peut laisser sur sa faim après coup. Mais, par ses défauts comme par ses qualités, Stalingrad Lovers est libre ; l’écart qu’il exécute par son originalité méritait clairement une bien plus large et pérenne distribution que celle qui lui a été accordée lors de sa sortie début 2014.

Be first to comment