Minnie, Moskowitz et moi

Nos notes

Elle travaille dans un musée d’art moderne et vit richement. Il est voiturier, porte une moustache, boit de la bière et mâche des hot-dog la bouche ouverte. Minnie et Moskowitz n’ont rien en commun, si ce n’est leur passion pour Humphrey Bogart.

Cette passion commune, c’est peut-être celle du désir, que chacun recherche en l’autre, ou au cinéma. Bogey, c’est le pouvoir fantasmagorique du 7e art. Il incarne à lui seul toutes les projections des spectateurs qui aiment voir ses films, et qui aiment voir des films. Bogart est le plus mythique des acteurs, il est la matrice de l’amour fou.

Minnie et Moskowitz ont donc bien plus en commun : ils sont tous les deux hantés par la solitude et dévorés par leurs fantasmes. . Ils ne sont pas les seuls, d’ailleurs. L’excellente scène de rencontre arrangée entre Zelmo Swift, quadragénaire veuf obsédé par son célibat, et Minnie, sonne comme une date tinder d’aujourd’hui qui virerait au cauchemar. Minnie et Moskowitz sont dans la quête d’un idéal fantasmatique. Le cinéma les manipule, leur fait croire au romantisme impossible, aux romances avec Ingrid Bergman ou Lauren Bacall. D’abord ils cherchent, traquent, celui ou celle qui les rendra heureux,  qu’ils pourront aimer. Ils se trompent, se heurtent à la violence de leurs erreurs. Au moment d’y renoncer, l’amour leur tombe dessus par hasard, sans ménagement. Ils se trouvent, se détestent, puis se retrouvent, pour rester ensemble.

Minnie ne s’attendait pas à tomber amoureuse de ce visage, de ce corps, de ce langage qui ne sont pas les siens. Tout s’inverse, plus rien n’est à sa place. L’utopie d’une réalité où toutes les rencontres sont possibles, où l’on décide de se marier par amour quatre jours après s’être rencontrés. Le regard des autres n’est plus rien face à l’urgence du sentiment amoureux. La rencontre avec les mères respectives du couple, est une relecture extatique des conflits entre belles familles. Le happy-end final, auquel Cassavetes nous fait croire avec autant de jouissance que d’ironie, est un hommage attendri aux feel-good movies. Cette surface merveilleuse sur laquelle on projette nos fantasmes.

Cet amour pour Humphrey nous renvoie évidemment à nos propres croyances de cinéphiles. L’espoir qu’un jour nous puissions aussi vibrer avec Moskowitz, rencontrer Minnie. Tous deux sont des êtres de chair, qui rêvent d’être des personnages de cinéma. Gena Rowlands et Seymour Cassel sont des acteurs, qui interprètent Minnie et Moskowitz avec une spontanéité si vivante qu’elle en devient désarmante. Soudainement, le mythe du cinéma semble s’être évaporé. Cassavetes nous manipule à son tour, en nous simulant cette réalité viscérale derrière une mécanique cinématographique maîtrisée à la perfection. Les personnages deviennent les acteurs, les acteurs deviennent des personnages. Et moi, je rêve d’être Minnie et Moslowitz, tout comme je rêve d’être Gena et Seymour.

John Cassavetes filme l’histoire d’amour entre Minnie et Moskowitz, nous fait croire à son humanité, à sa justesse, à sa véracité. Pourtant, cette réalité persiste en tant que surface. Minnie et Moskowitz reste un écran de cinéma, dans lequel il faut se projeter corps et âme, avec amour, comme Cassavetes nous y invite si bien.

Minnie et Moskowitz, John Cassavetes, avec Seymour Cassel, Gena Rowlands, Val Avery, Etats-Unis, 1h51 (1971).

Verdict ?

Lynch, Kiarostami, Bergman, Cassavetes, Pasolini, Rohmer, Antonioni, Kechiche, Tati, Almodovar, Keaton, Haneke = coeur coeur coeur.

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