Plaisir coupable ? Love Actually, mon film de la honte

Tous les ans, c’est la même histoire. Je passe les mois à tenter de me convaincre – et à tenter de convaincre l’intégralité du monde qui m’entoure – que je suis une femme, une vraie, originale et intelligente. Je me la joue mi-geekette mi-garçon manqué, je regarde le foot avec ma bière, Game of Thrones avec mes tripes. Sur mon temps libre, je fais du bricolage avec « ma bite et mon couteau ». Quelques émissions culinaires me rabaissent à ma situation, mais rien de bien grave. Je suis celle qui attend impatiemment les Marvel au cinéma, les House of Cards à la télé.

Mais tous les ans, c’est la même chose. Je me fais avoir. C’est la période de Noël, la neige, les enfants qui sourient, le père-Noël. Cela doit adoucir mon cœur de dure à cuire.

Vous l’entendez ? Les grelots, les violons, la guitare électrique ? I feel it in my fingers, i feel it in my toes

Mon film de la honte, c’est bien sûr Love Actually. Ce film de l’horreur, qu’un mauvais scénariste n’aurait même pas pu imaginer. Sérieusement, dès l’ouverture, on sait qu’il va y avoir de l’amour à outrance, du rêve à n’en plus finir et pas une once de réalisme. Il est fait pour la ménagère. Hugh Grant en guest, la belle blonde, la petite grosse à la Bridget Jones, le mec ridicule avec son pull de Noël, la pauvre étrangère incomprise, et le professeur Rogue en mal d’amour. Dès le départ, le spectateur sait. Il sait. Il va finir avec la secrétaire, elle ne se marie pas avec le bon c’est certain, elle va se le taper – le beau gosse de la boîte –, ils vont finir ensemble mais-oui-c-est-tellement-sûr, il va la tromper – mais c’est pas sa faute et ça veut pas dire qu’il l’aime pas.

Ce film pue tellement Noël et sa bonne grâce que même les pires atrocités peuvent être pardonnées. Non mais le mec va quand même tenter de pécho la meuf de son meilleur pote. Et lui, il va presque se faire la bonnasse du bureau sous prétexte qu’il a moult années de mariage et qu’il se fait chier. Ce film nous vomit de l’amour. Et pourtant, je l’aime. Et je ne suis pas la seule. Vous aussi, vous, derrière votre écran. Parce que même les plus avisés d’entre vous se sont laissé prendre. Vous avez regardé une scène, une scène de ce film et vous avez aimé ça. Bien sûr, au boulot, demain, vous vous moquerez bien de ceux qui ont regardé cette « comédie romantique à deux balles ». N’empêche que quand Bill Nighty a entonné sa chanson, vous avez esquissé un sourire.

Parce que c’est beau. Parce que ça vend du rêve. Parce que toutes les gamines savent que le prince charmant n’existe pas – mais un mec comme Hugh Grant, c’est pas le prince charmant. Parce que si y’a bien une période de l’année où le monde des Bisounours peut exister, c’est à Noël. Et à Noël, c’est Love Actually. Parce que c’est simple et efficace. C’est les paillettes, c’est le rêve et c’est l’amour de son prochain. Crevez tous le soir de Noël, que je puisse regarder tranquillement mon film de la honte.

Tous les ans, c’est la même histoire. Love Actually passe sur TF1 et j’anticipe. Je ne suis jamais trop organisée pour les rêves de Noël. Si je ne suis pas seule, je repousse au lendemain en replay. Si je suis seule, j’enfile mon tee-shirt trop large, je prends ma plaquette de chocolat, je coupe mon téléphone et je me vautre dans le canapé comme une malpropre. Et j’attends. J’attends avec impatience et malice le déhanché de Hugh Grant, je ris aux éclats lorsque les amoureux incompris plongent repêcher le roman dans l’eau, et je verse ma larme pour la déclaration d’amour sur les pancartes.

Love Actually, c’est mon film de la honte. Tellement film de ma honte que je le regarde en français. Je n’ai même plus le moindre respect pour moi-même. Je suis un déchet devant toute cette fausse beauté. L’adolescente boutonneuse resurgit pour la soirée. Je suis plus bas que terre mais je redresse la tête pour regarder discrétos le bouquet final de mauvaise foi. Et le lendemain, je jurerai que je n’ai pas regardé ce film, parce que vraiment, si y’a bien une nullité dans le cinéma américain, c’est cette comédie romantique à deux balles.

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