Plaisir coupable ? Ma lettre d’amour à Luc Besson

J’en ai honte, mais j’aime tout ce que fait Luc Besson. Oui, depuis toujours.

Cette passion dévorante m’a souvent mise dans des situations embarrassantes. Par exemple, lorsque je me retrouve face à un Godardien enragé, et que je tente d’expliquer que non, Besson n’est pas l’emblème de la nullité et que si l’on regarde bien ses films, on peut y trouver des choses intéressantes. Face au regard accusateur de mon interlocuteur, gardien protecteur de la qualité du cinéma, je culpabilise de participer malgré moi à la déperdition de la culture française. Mais il est aujourd’hui temps d’assumer ma passion honteuse et de faire mon coming-out cinématographique. J’aurais bien aimé pouvoir écrire une ode à Luc en alexandrins, mais heureusement pour vous j’en suis incapable. Je vais donc vous expliquer, pourquoi j’ai sombré.

Le culte de la différence

Les films qu’il réalise sont toujours bons (au moins un peu). Difficile de traiter sa filmographie si hétérogène en un seul paragraphe, parce qu’il a touché à tous les genres (SF, espionnage, films d’amour, historique…). On peut néanmoins en tirer quelques thèmes constants. Il est à noter que Luc Besson a un penchant pour les marginaux. Qu’ils fassent de la batterie dans le métro avec les cheveux en vrac (Subway), qu’ils pratiquent des activités sportives dangereuses (Le Grand Bleu), qu’ils soient d’anciens junkies reconvertis dans l’espionnage (Nikita) ou encore des extraterrestres roux reconstitués (le 5ème élément), on retrouve sa fascination pour la différence, ainsi que de l’admiration pour ceux qui vivent de manière flamboyante et rock’n roll. D’ailleurs, ces personnages vivant à la marge, sont souvent des femmes. Il choisit des actrices qui ne correspondent pas toujours aux types de beauté « normaux ».

Par exemple, dans sa période Milla Jovovich, il a travaillé sa silhouette androgyne, allant jusqu’à en faire dans Jeanne d’Arc un être hybride. La deuxième chose que j’aime dans ses films et qui l’a malheureusement beaucoup desservi, c’est son envie de faire au début de sa carrière un nouveau cinéma d’auteur, perverti par un besoin de plaire au plus grand nombre.

Il a tiré le cinéma populaire vers le haut

C’est selon moi l’une des raisons qui ont poussé les critiques à être si destructeur avec lui. Ils lui ont reproché des scénarios creux et bêtes, alors que j’y vois la volonté de parler à tous de personnages plus complexes que d’habitude. Luc Besson n’a pas tiré le film d’auteur vers le bas, il a tiré le cinéma populaire vers le haut. Oui je me permets de parler de cinéma d’auteur. J’emploie auteur au sens premier du terme.

Besson a toujours marqué le cinéma de sa patte reconnaissable de films en films. N’oublions pas qu’il a fait partie de ce qu’on a appelé un temps les Nouvelles Images, lorsque dans les années 80, ses films sortaient en même temps que ceux de Beneix, Carax et Jeunet. Nouvelle image parce qu’on sent que c’est ce qui lui importe avant tout à chaque opus, souvent au détriment du scénario. Nouvelle Image surtout, car il a participé à la création d’une esthétique neuve en agrégeant des images venues de tous les pans de la culture populaire : la pub, la mode, le cinéma, le clip vidéo, le blockbuster…

Alors oui, on peut considérer que le résultat est un peu fourre-tout, sans vraie vision, mais on peut aussi penser que c’est un des seuls réalisateurs français à avoir proposé une œuvre personnelle tout en cherchant à plaire au grand public, en utilisant les codes de la vie de tous les jours des spectateurs. En plus, et ça on ne pourra pas lui reprocher, on sent le plaisir fou qu’il prend à filmer. Si Malavita a de gros moments de creux, j’en conviens volontiers, certaines scènes pastiches du film de mafia, très inspirées par la bande-dessinée, respirent le cool et le fun. Ces 20 minutes super chouettes valent bien 2h de film d’auteur chiant.

De la volonté de porter à l’écran des personnages différents au pur spectacle de divertissement, c’est le pas qu’il a franchi avec ses productions. Si je peux défendre ses réalisations en gardant un semblant d’objectivité et de bonne foi, je dois avouer qu’on sombre dans le plus pur plaisir coupable depuis quelques temps. Oui, je connais les dialogues de Taxi par cœur. Evidemment c’est parce que j’ai découvert le film à l’âge où l’on regarde plus d’un millier de fois ce qu’on aime. Plus grave peut-être, je me précipite au cinéma dès que j’apprends la sortie d’un nouveau bébé d’Europacorp. J’y vais principalement pour ressentir le divertissement à un niveau physique.

Europacorp, c’est du nanar amélioré

Devant une production Europacorp, mon cerveau s’éteint et mes autres sens se mettent en éveil : mes zygomatiques travaillent dur, mes yeux imitent les symptômes de l’épilepsie et mon corps devient mou au point que je me confonde avec le fauteuil, laissant l’adrénaline seule maîtresse à bord. Un pur moment de cinéma, au sens de plaisir partagé dans une salle. Parce que les productions Besson – qui n’ont de production que le titre, on sait bien que M. est derrière tout – sont hilarantes. Tout y est tellement navrant qu’on sait que les 1h30 qui s’annoncent seront les plus distrayantes de la semaine. Dans mes films préférés, Banlieue 13, Yamakasi, Taken, A l’aveugle (chef d’œuvre d’absurde) et j’en passe, les acteurs jouent mal, les blagues sont délirantes, le scénario atteint le non-sens absolu. Mais tout ça est recouvert d’une bonne dose d’action, d’un montage sur-efficace et surtout d’une volonté franche de faire plaisir à son public. Du coup, on rit beaucoup, et on ne s’ennuie pas. Un vrai régal. Ce qui attire aussi mon cerveau malade vers les productions Europacorp traditionnelles, c’est leur bizarrerie. Il y a quelque chose de troublant dans l’américanisation de ces productions. Si on prend Taken ou Lock Out, on pourrait croire à des blockbusters lambda. Alors qu’en fait, si on regarde de plus près, on se rend compte que quelque chose grippe la machine.

On a affaire à des pastiches de films américains corrompus par des références européennes. La mise en scène est presque identique, les codes sont les mêmes, mais il y du Besson en eux qui rend l’objet unique et fascinant. Un truc qui ne devrait pas exister mais qui est là quand même. Je n’ai pas encore mis le doigt sur la cause exacte de ce phénomène, mais cela me donne une raison de vivre ces expériences cinématographiques, pour continuer à étudier la question.

Besson, un mec bien ?

Pour terminer, je dois avouer que ce que je ressens pour l’homme est assez complexe. Je ne peux pas tout à fait accepter son abandon de la culture française et sa volonté de copier (même si c’est à sa sauce) les blockbusters américains. J’ai aussi du mal à encaisser les franchises à rallonge qui perdent de leur fraicheur au fur et à mesure. J’ai également vu d’un très mauvais œil les accusations de détournement de fonds publics qui ont pesé sur lui pour la construction de ses studios. MAIS. Parce que oui, il y a un gros mais. J’admire son engagement auprès de ce qu’on appelle, comme un gros mot, « la banlieue ». Besson n’a eu de cesse de valoriser une partie de la population souvent mise à l’écart : on pourra dire ce qu’on veut de films comme Banlieue 13 ou Yamakasi, mais c’est le seul à faire des grosses productions et à investir beaucoup d’argent dans des films qui seront portés par des jeunes issus de la diversité culturelle de ce pays, pour des jeunes à qui on ne propose pas grand-chose. On pourra me rétorquer qu’il a trouvé une niche pour faire plus d’argent. Oui, c’est vrai que le public lui rend bien ce qu’il donne. Mais son engagement ne passe pas que par son business cinématographique. L’école qu’il a créée n’exige aucun diplôme et est pour lui le moyen d’accrocher le pied à l’étrier de personnes créatives qui n’arrivent pas à s’insérer dans le schéma étudiant habituel.

Pareil concernant ses studios : il y avait la volonté de re-dynamiser une région qui est plus connue pour l’image violente qu’elle véhicule que pour ses initiatives culturelles et économiques. Je n’ai pas toutes les clés pour savoir si ces projets sont bien menés, s’ils ne sont pas condamnés d’avance à échouer, mais je salue l’idée, que je ne peux m’empêcher de trouver belle. Cet homme peut investir des sommes considérables dans un projet fou, même s’il semble voué à l’échec, et n’hésite pas à jouer sa société à chaque coup. Ses studios, dignes d’un démiurge absolu, ne seront jamais rentables. Mais ils participent à ce qui me fait vibrer pour lui, à savoir sa volonté de hisser le cinéma français au niveau de l’hégémonique Amérique et de jouer sur son terrain, que ce soit financièrement, lorsqu’il joue à être un Hollywood français à lui tout seul, ou artistiquement. Car en France, c’est la seule personne qui peut s’opposer à Canal + et créer un contre-pouvoir. N’oublions pas que grâce à lui le Saint Laurent de Bonello a été sauvé, lorsque Canal, sous la pression de Pierre Bergé, s’est retiré du projet. Alors on pourra toujours continuer à faire de Luc Besson l’emblème de la médiocrité du cinéma français, mais moi, je tiens à lui déclarer tout mon amour.

Cinéphile adoratrice de la triade Chris Marker, James Gray, Luc Besson, reconvertie récemment aux séries et travaillant d’arrache-pied pour rattraper tous ses classiques. On peut la lire aussi sur Séries Chéries.

3 Comments

  • Répondre juillet 16, 2014

    geslin

    Yes j’adhère tes propos viennent juste après le dernier opus de complément d’enquête de Duquel et cela se corrobore. Besson c’est un mec bien !

  • Répondre juillet 16, 2014

    John C. Leroy

    « Lucy » doit t’emplir à l’avance d’une joie infinie 😉

    • Répondre juillet 16, 2014

      Sophie Paulet

      Tu veux dire le plus gros budget jamais engagé par Europacorp sur lequel Besson a passé 9 ans de sa vie ? OH QUE OUI !

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