Terra Nullius, un documentaire sur le documentaire

Nos notes

Relatant face caméra, la vie du mercenaire portugais Paulo de Figueiredo, Terra Nullius s’impose comme un œuvre d’innovation documentaire. Aisément découpé en deux actes majeurs, le film s’ouvre par un contact curieux envers Paulo de Figueiredo, le sujet du film, qui nous regarde.

« Alors, qu’attendez vous de moi ? » semble-t-il nous dire.

L’interview de cet ancien mercenaire est scrupuleusement mis en scène par Salomé Lamas, qui cherche à s’éloigner le plus possible d’une caméra façon confessionnal (contrairement à ce qu’en dit la traduction du titre…).  Le décor extrêmement racé, l’éclairage à la vue du spectateur ; autant d’éléments soigneusement sélectionnés à prouver l’évidence de ce que l’on voit : la présence tranquille, consentie, de Paulo de Figueiredo. La réalisatrice joue sur ce sentiment très étrange d’avoir pu capturer quelque chose, ici quelqu’un, d’interdit. L’histoire de cet homme, ce qu’il raconte et avoue passe ainsi en second plan, tant sa seule volonté de se tenir là, de se rendre visible aux autres inspire un parfum on ne peut plus cinématographique.

Capturer l’extraordinaire de la présence

Choix de documentaire passionnant, on regrette seulement que le montage s’obsède à déconstruire la parole dans une logique mathématique lassante : comptabiliser les interventions du personnage une par une. Le mécanisme présent sur les ¾ du film nous fait perdre de vue l’intention de départ : fonder l’intensité du film sur son face à face avec l’incarnation de la violence, d’une sorte de « mal absolu » physique, que la caméra atteste d’humanité par sa matérialisation dans le cadre. La seconde partie du film, malheureusement trop courte, récupère l’idée au vol et l’aboutit merveilleusement.

Paulo de Figueiredo figure tel un personnage fantôme, filmé en être fictif, il questionne à lui seul l’essence même du documentaire : filme-t-on le réel ou notre interprétation du réel ? Salomé Lamas en pleine conscience de la puissance scénaristique de cet homme hors interview (on le suit ici dans un sorte de squat sous les ponts) a l’intelligence de pousser le mystère encore plus loin à l’aide d’une voix-off ; aparté sous forme d’aveux. La cinéaste confesse sa difficulté à séparer la vérité du mensonge, l’authenticité du jeu ; à quelle moment passe-t-on de l’un à l’autre ? Le sens du film ainsi bouleversé fait de Terra Nullius une œuvre particulièrement ouverte et réussie.

Terra Nullius confessions d’un mercenaire, de Salomé Lamas avec Paulo de Figueiredo, sortie le 2 juillet 2014

Verdict ?

Je vote Jacques Tati président de la République.

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