Les amants électriques, un film d’animation pour adultes

Depuis son premier court-métrage en 1977, son style se singularise par sa grande liberté (le réalisateur produit lui-même toutes ses œuvres à grand coup de publicités et de crowdfunding), ses idées jubilatoires et l’originalité de ses inventions formelles. Son dernier long-métrage, Les Amants électriques, dessine une histoire d’amour toute simple entre un homme et une femme, dans un style prolifique d’une poésie et d’une délicatesse inouïes.

« Rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme » : c’est comme si la formule de Lavoisier s‘appliquait au processus créatif de Bill Plympton. Le cinéaste exploite à merveille les ressorts de l’animation : rendre vivant ce qui ne l’est pas, ce qui ne l’a jamais été, et surtout ce qui n’est jamais supposé le devenir. Avec beaucoup d’humour, les dessins mouvants se changent eux-mêmes pour révéler d’autres motifs, ou accompagner notre regard dans un autre espace-temps. Avec une douce fluidité, les figures se déclinent à l’infini. Les corps longilignes et anguleux de Jake et Ella (sorte de croisement entre des mantes religieuses et des caricatures sculpturales à la Guignol) s’unissent ou se transforment avec un réel sens de la transition. Les personnages voient leurs yeux s’exorbiter, leurs orteils se retrousser de plaisir à mesure qu’ils se glissent les uns dans les autres, ou dans les décors colorés du dessinateur aquarelliste.

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Le style sinueux de Bill Plympton matérialise ici un des plus beaux films sur le sentiment amoureux. Le créateur manie avec un plaisir coquin son goût pour la métaphore : l’image traduit le geste ou le sentiment, et se substitue à la communication entre des personnages évidemment muets.  La parole serait bien trop pauvre, trop facile pour Plympton qui, lui, préfère le visuel seul, l’humour des correspondances, la danse du subtil.

La rencontre des deux amants est placée sous le signe du coup de foudre : celui du déraillement d’un circuit d’auto-tamponneuse, qui réunit Ella et son sauveur bodybuildé dans une scène aussi épique que loufoque. Le courant passe tout de suite entre les deux marionnettes, et Ella reçoit l’amour sous forme d’un minuscule cœur caché au creux d’un petit cupidon voyageant en navette imaginaire. La première partie du film dresse le tableau idyllique des premiers émois avec une sensibilité toute drolatique : le mariage, l’appétit sexuel insatiable, le bonheur de l’immanence qu’on consomme longtemps sans se lasser (comme dans la scène magistrale du petit déjeuner après l’amour). Puis, forcément, l’éternelle problématique de la rivalité et de la jalousie met le feu au récit. Sur un malentendu idiot et crédule (à l’image de Jake, personnage aussi attachant que débile profond), les amants sombrent dans la spirale de la tromperie et du désespoir. C’est à partir de cet instant que le film s’appauvrit, comme si le réalisateur privilégiait davantage l’action à l’expression, l’événement  à la métaphore. Le récit amoureux se double d’une décevante machine trans-âme conduite par un magicien, qui permet à Ella d’habiter le corps des petites diablesses sexy que consomme son mari, sans que celui-ci s’en aperçoive. Dommage que le réalisateur épuise dès lors sa puissance créative à recourir à un artifice si facile, après avoir subjugué par tant d’inventivité et de malice.

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Malgré cette deuxième partie un peu bâclée du point de vue narratif, chaque émotion est transmise de manière infiniment comique et toujours aussi originale. Le sexe, un des thèmes majeurs du film, parcoure le film sur le registre de la référence explicite. Les personnages muets n’ouvrent la bouche que pour pousser des sortes de petits gémissements expressifs et étranges, les scènes de coït sont montrées dans toute leur jouissante crudité, et les éléments du décors se sont que des rappels constants du va-et-vient amoureux (ainsi, cette pompe à essence que Jake enfourne avec insistance dans les réservoirs des voitures de ses clientes gourmandes et ultra-sexuelles, ou les allers-retour du doigt qu’Ella enfonce longuement dans sa bouche pour y lécher un bout du gâteau au chocolat qu’elle a préparé pour son amant).

Le film est un pur objet de plaisir, d’humour et de consommation du regard, animé par un dessinateur aux petits soins, qui nous entraîne avec bonheur dans la danse des émotions visuelles.

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Les Amants électriques, Bill Plympton, États-Unis, 1h16.

Lynch, Kiarostami, Bergman, Cassavetes, Pasolini, Rohmer, Antonioni, Kechiche, Tati, Almodovar, Keaton, Haneke = coeur coeur coeur.

3 Comments

  • Répondre mai 21, 2014

    Louise Bernard

    Merci ! Il fallait bien faire honneur au grand Bill !

  • Répondre mai 21, 2014

    EVE

    Excellente critique, extrêmement fidèle à tous les moments du film… merci encore de m’avoir envoyée déguster CE MOMENT MAGIQUE sans modération pour la première partie, TOTALEMENT JOUISSIVE, qui part un peu en vrille par la suite, dommage.

  • Répondre avril 22, 2014

    EVE

    ça donne envie… merci Louise!

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