Eastern Boys – A l’Est, sans Eden

Immigration clandestine, prostitution, arnaques, bandes organisées, multitude et solitude… Gros plans sur les rapports de pouvoir, de domination, de soumission, voire d’asservissement des hommes, des femmes, et même des enfants. La guerre qui fait rage dans les pays de l’Est fait des ravages irréparables dans l’image que les hommes privés de leur terre, de leur langue, et de la possibilité d’un travail digne, ont d’eux-mêmes.

Le film étonnant de Robin Campillo suit la trace de ces lignes troubles où s’entrelacent l’amour, la haine, la confusion des sentiments, la pitié, la solitude et le cynisme et de ceux qui n’ont plus grand-chose à perdre. Sobres, lisses et dessinant les contours du drame dans une géométrie parfaite, ces lignes disent un désordre intérieur où la souffrance de la perdition règne en maître absolu. L’ambiance est étrange ; les décors semblent artificiels et aseptisés, inaltérables malgré la destruction dont ils sont le théâtre. Le son qui vient de nulle part alterne entre musique bruyante et lourdeurs d’un silence où ne résonnent que les bruits des pas et des portes qui s’ouvrent et se referment. A plusieurs reprises, les personnages semblent se déréaliser pour sombrer dans un abîme éthéré, où disparaissent les  mots, jusqu’à ce qu’il se vident de sens et de toute identité.

On est comme figés dans la lumière glauque de l’absurde, et la tension qui naît de la lenteur de l’action devient rapidement oppressante. Racontée sous forme de chapitres, l’histoire de cette bande « d’orphelins de tout » met en scène le chaos du multiple, duquel le singulier n’a le droit d’émerger qu’au prix de la chair qu’il y laisse. Si le récit a pour trame la prostitution des garçons de l’Est, il dépasse assez rapidement cet horizon pour nous plonger dans le drame personnel de chacun des protagonistes. Dans la souffrance de celui qui a été arraché à ses origines par la violence de la guerre, il n’y a plus ni hommes ni femmes, ni même de sexualité. Il ne reste que ce que l’instinct de survie a épargné, et ce quels que soient les détours que la vie, dans son expression tortueuse et fragile, emprunte pour dire son refus de capituler.

Eastern Boys est une œuvre à la fois minimaliste et intense, troublante et dérangeante. La peinture psychologique de l’individu aux prises avec les enfermements collectifs liés à la société et à l’histoire est subtile, même si l’esthétique un peu trop parfaite de la réalisation lui donne l’allure d’une apparition arrachée à un songe. Le rapprochement impossible entre douceur et cauchemar, amour et banditisme, humanisme et cruauté, se joue dans le décalage perpétuel entre le réalisme des sentiments et l’esthétisation de la misère.

Eastern Boys, Robin Campillo, avec Olivier Rabourdin, Kirill Emelyanov, Danil Vorobyev, France, 2h08.

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