Dépression comique, l’humour à l’âge de plomb : Ricky Gervais, Larry David et Louis CK

Are you having a laugh?

La  phrase d’accroche de la sitcom un peu minable créée par le personnage principal d’Extras, la série de Ricky Gervais qui narre les déboires d’un figurant en quête de premier rôle, résume bien la problématique de l’humour teinté de dépression et d’agressivité pratiqué par les plus drôles des comiques d’aujourd’hui.  Dans le monde profondément égoïste, noir et désespérant qu’ils décrivent dans Extras, Curb Your Enthusiasm et Louie, y a-t-il toujours de quoi rire ?

2500 personnes, c’est assez pour dire sans s’avancer qu’au moins l’un d’entre vous mourra d’ici deux mois. 

Pourtant, à l’origine de cet éclatement de la comédie, on trouve un type plutôt bien dans ses pompes, Jerry Seinfeld, mi-ado attardé, mi-gendre idéal, grand échalas plein de charme et d’esprit qui navigue dans la série des années 90 qui va renouveler le genre : Seinfeld.

seinfeld

Revoir aujourd’hui Seinfeld est une expérience déstabilisante. On y reconnait tous les éléments annonciateurs de la sitcom des années 2000 type Friends ou How I Met Your Mother, et, l’air de rien, une extrême virtuosité dans l’écriture du comique. Chaque extrait du stand up de Jerry se retrouve décliné dans la série, avec une évolution narrative stricte et inventive. Et pourtant, le tout laisse aujourd’hui une impression de convention un peu ennuyeuse. Le personnage Jerry devient vite agaçant, avec ses faux airs désinvoltes qui prônent un succès social discret. Le seul personnage qui garde toute sa teneur comique, George, est un négatif de son brillant ami. Coléreux, exigeant, paresseux, George est invariablement présenté comme un loser, qui ne réussit ni avec les femmes, ni dans son travail… ni dans la vie en général.

Calqué sur Larry David, producteur exécutif  et co-créateur de la série avec Jerry Seinfeld, le personnage tiendra sa revanche dans Curb Your Enthusiasm, la série hyper réaliste de Larry David en solo. Mais outre qu’il donna toute latitude à son génial collaborateur, Jerry Seinfeld eut une autre vertu : celle de lancer un jeune humoriste américain qui faisait les premières parties de ses stand up : Louis CK. Il y a d’ailleurs un fort air de Seinfeld dans Louie, la série de Louis Ck diffusée sur FX. La première saison de Louie mettra tout le monde d’accord et bouclera la boucle en présentant l’hilarant personnage du médecin anxiogène en la personne de… Ricky Gervais. Les trois types les plus drôles du monde ont un air de famille. Et vous foutraient volontiers le cafard, s’ils ne vous faisaient pas hurler de rire.

Oh, Louis, c’est le pénis le plus moche du monde. C’est la pire chose que j’ai jamais vu de ma vie pourtant mon père s’est pendu devant mes yeux tout en se masturbant…

En poussant le bouchon trop loin (voir l’épisode « Incest survivor » de la première saison de Curb où Larry invente un traumatisme sexuel pour concurrencer celui de son ex), les trois affreux ont immédiatement ringardisé l’humour classieux d’un Jerry Seinfeld. Il sera dit que l’homme ne rira plus qu’en en ayant un peu honte, et les comiques anglo-saxons deviennent des pros du franchissement des limites de ce dont on est autorisé à se moquer, transformant en avantage intellectuel et social (le succès médiatique) des obsessions pas franchement glamour (l’incapacité à baiser et la mort pour Louis CK, la paranoïa post camps de la mort pour Larry David et la beaufitude toute britannique pour Ricky Gervais). L’opération ne va pas sans risques, aussi bien sur le plan médiatique que personnel, comme nous le montre l’explosion en vol et le pétage de plomb d’un Dieudonné rattrapé (poursuivi ?) par ses démons. Le pari est risqué et chacun des auteurs utilise les ressources de l’intime pour mettre le spectateur en position inconfortable. Chacune des trois séries joue cartes sur table, à des degrés divers.

Little fat man who sold his dream

Extras, la série de Ricky Gervais, est a priori celle qui prend le moins de risques, tout en jouant le plus lisiblement sur les frontières de la célébrité, puisque la sitcom présente deux figurants en mal de reconnaissance qui observent sur les tournages les stars (Kate Winslet, Ben Stiller, Tobey Maguire…) dans  leur propre rôle, ou plutôt une version détestablement comique de leur personnage public.

Mais la saison 2 prend un tour plus personnel lorsqu’Andy Millman (Ricky Gervais) crée sa propre série, qui est conçue comme un The Office (la série sur la vie de bureau qui a rendu célèbre Ricky Gervais), mais qui aurait été massacré par ses producteurs pour devenir un soap lamentable. Dans une uchronie du perdant, où son double est confronté à l’échec artistique, qui lui apporte néanmoins une forme de célébrité puisque la série est largement suivie par le beauf anglais, Andy devient ce personnage méprisé et méprisable, qui enfonce ses anciens amis pour pouvoir continuer à se regarder dans une glace. Le dernier épisode, ironique épisode de Noël, est à cet égard déchirant et pose très nettement la question de la nature de la célébrité : modifie-t-elle l’homme ? La mérite-t-on ? Apporte-t-elle une solution à la détestation de soi ?

Des questions qui dépassent Andy pour rejoindre les préoccupations de Ricky, comme le montre sa terrible et hilarante présentation des Golden Globes où il démolit les stars une à une. Cracher dans la soupe, pour Ricky, c’est aussi se cracher à la gueule.

Côté Louis C.K. et Larry David, la distance est d’autant moins grande que l’un et l’autre assume la parenté de la série avec leur vie réelle. Tout l’enjeu est au contraire de se mettre dans les pompes des types détestables qu’ils se targuent d’être, de façon très frontale et morale chez Louis C.K., avec plus de malice chez Larry David.

Pretty, pretty, pretty good

Dans un entretien qu’il a donné à « Rolling Stone », Larry David expliquait que le Larry David de Curb Your Enthusiasm était au sens le plus strict son héros, l’homme qu’il rêvait d’être, débarrassé des conventions sociales, faisant exactement ce qui lui chante. C’est la différence fondamentale entre Curb et Louie. Quand Louis C.K. souffre, Larry David jouit. Et s’amuse à placer le spectateur dans des situations intenables, les célèbres Larry David moments, où l’individu se trouve confronté à des règles de société incompréhensibles. La perversité du comique tient dans la torsion que l’auteur fait subir au réel : dans le 2e épisode de la saison 6 « The anonymous donor », Larry s’énerve contre la gérante du pressing qui a perdu sa chemise de Baseball préférée. Elle lui rétorque par la règle implicite du pressing, que tout le monde est supposée connaitre : « quelquefois, on revient chez soi avec un vêtement qui ne nous appartient pas, quelquefois, un vêtement qui nous appartient disparaît ». Cette règle est confirmée comme immuable par tout l’entourage de Larry, auprès de qui il passe pour l’emmerdeur habituel. Et pourtant, le spectateur est bien obligé de constater que LARRY A RAISON, et qu’il réagirait de la même façon que lui. Embarquer pour Curb, c’est accepter de voir sur soi s’abattre le monde avec son fonctionnement inepte, et d’en devenir la victime désignée, d’autant moins pathétique que le seul tenant de la raison est détestable et insupportable et, qu’au fond, il a bien mérité ce qui lui arrive. En cela, la mécanique comique de Curb est la mieux huilée (on en revient à Seinfeld) des trois séries, déclinant plusieurs histoires qui se rejoignent en une chute désopilante et surprenante qui prend en faute le personnage, comme le spectateur, en jouant sur ses mauvais instincts (se servir d’une handicapée pour doubler dans la queue, de la mort de sa mère pour échapper aux obligations sociales…), le tout servi par une petite musique guillerette éprouvante pour les nerfs. Le grand avantage de Curb sur toutes les séries comiques actuelles tient en cette structure comique forte doublée d’une grande liberté d’improvisation des acteurs, qui gardent leurs prénoms, et probablement une grande partie de leur personnalité, et n’ont plus qu’à réagir aux situations rocambolesques provoquées par ce gaffeur professionnel et assumé.

Of course… but maybe…

La série de Louis C.K., ne bénéficie pas de cette rigueur scénaristique. Louie, c’est le bordel. Entre les extraits de stand up et la série à proprement parler, il n’y a pas toujours de liens, certains flash back interrompent le récit, les scènes sont mises arbitrairement les unes à côté des autres. Louis C.K. est en roue libre, et c’est comme ça qu’il a toujours envisagé de faire les choses. Après un bref passage sur HBO avec Lucky Louis, série annulée au bout d’une saison, Louis a conçu Louie à la demande de FX dans des conditions de production inédites. L’humoriste fait les choses dans son coin, sans rien montrer à personne, et cela jusqu’à la diffusion. Les producteurs de la chaîne découvrent donc la série en même temps que le spectateur ! De ce véritable travail d’auteur, dans le sens le plus français du terme, on obtient une série plus inégale, mais aussi probablement une des plus libres, des plus folles et des plus drôles. En cela, Louis C.K. remonte aux origines de la blague. La blague, c’est la blague à tabac, un petit sac en cuir qui parait toujours gonflé alors qu’il est vide, d’où l’idée de tromperie, de hâblerie. La blague fait éclater, dans un immense éclat de rire, l’apparence pour percer le réel et le dégonfler. Bluffeur en chef, Louis C.K. est un inventeur de fantaisies gonflées au gaz hilarant qui fiche la trouille quand elle pète.

O

Plus qu’une morne dépression dont ils seraient les symptômes, ces trois auteurs hargneux sont les révélateurs d’un espace médiatique et langagier bouffé par la convention et le prêt-à-penser qu’ils font éclater en prononçant les mots qui fâchent, en exposant les idées interdites et en concourant à une dé-pression de cette enflure du réel que l’on appelle le monde.

Louie saison 1 à 3, série créée, écrite, réalisée, montée et avec Louis CK. FX, 2010, 13X23 min. Louie saison 1 est diffusé sur Orange Ciné Series depuis le 9 janvier 2014. Les spectacles sont disponibles à l’achat (5USD) sur le site de Louis CK https://buy.louisck.net/

Curb your enthusiasm (Larry et son nombril) saison 1 à 8, série créée et écrite par Larry David. Avec Larry David, Cherryl Hines, Jeff Garlin, Susie Essman. HBO, 2000, 10X22 min. Les saisons 1 à 7 sont disponibles en DVD. La saison 6 et 7 sont disponibles en VOD sur le site d’Orange.

Extras, saisons 1 et 2, série créée par Ricky Gervais et Stephen Merchant. Avec Ricky Gervais, Ashley Jensen, Stephen Merchant. BBC / HBO, 2005 à 2007, 6X30 min+épisode de Noël de 90 min. La série complète est disponible en DVD.

Après une grande période d’addiction à son corps défendant à toutes les séries des années 90 et 2000, elle décide d’aborder les années 2010 avec discernement. Malheureusement arriva « Game of thrones ». Co-responsable du pôle séries de Cinématraque, elle essaie sans grand succès d’obliger les rédacteurs à réévaluer « Battlestar Galactica » et attend avec impatience LE grand article sur « The Shield ». Pas le choix, il va falloir s’y coller…

2 Comments

  • […] sitcom à la fois hilarante et déprimante d’un génie comique new-yorkais roux et bedonnant dont on avait largement vanté les mérites dans nos colonnes. Diffusées le mois dernier sur FX, les aventures de Louie CK, qui met en scène […]

  • […] 2014, si l’on s’en réfère aux décibels. Comme l’expliquait justement Elsa dans son bel article sur les comiques dépressifs, l’équation est celle du moins par moins qui donne du plus. Plus les personnages sont […]

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