Treme, saison 4 : la fin d’une époque

Dernière création de David Simon (avec Eric Overmeyer, scénariste sur Homicide et The Wire), Treme s’est achevée sur HBO en même temps que l’année 2013, avec 5 ultimes épisodes en guise de quatrième saison. On pourrait s’agacer de la frilosité – nouvelle – de la chaîne, qui s’est finalement pliée au diktat de l’audience ; on peut aussi la remercier d’avoir permis aux créateurs de boucler leur ouvrage, à défaut de réellement le terminer (on connaît la rigueur de Simon en ce qui concerne l’aboutissement d’un arc narratif).

En l’état, ces derniers épisodes, d’une qualité constante, n’impressionnent pas plus – mas pas moins – que le reste de la série. On retrouve les scènes courtes, à l’écriture resserrée, qui vont directement à l’essentiel ; le rythme paisible et naturel, qui suit la vie des personnages sans artificielle accélération du temps et des évènements. Par petites touches, Simon et Overmeyer montrent l’évolution de la ville de New Orleans après le passage de l’ouragan Katrina : 33 mois après, l’élection d’Obama à la Présidence va-t-elle changer les choses ? Rien n’est moins sûr. Pour l’heure, il est temps de se préparer à un dernier Mardi-Gras. Cette fête, l’une des institutions de la ville, est présente dans chaque saison de Treme. Exubérante et colorée, elle remplace avantageusement, en tant que marqueur temporel, le traditionnel « épisode de Noël » qui pollue la plupart des shows américains – et jusqu’à la Maison Blanche d’Aaron Sorkin. Elle est aussi, et surtout, parfaitement représentative du projet à long terme de David Simon, que Treme prolonge et affermit : créer une série télévisée dont le sujet même est l’utopie.

La question de la cité était au cœur de son travail depuis le départ : après Baltimore pour The Corner et The Wire, son regard s’est naturellement tourné vers New Orleans, une autre ville pauvre, avec une importante population noire. La différence de New Orleans réside dans son histoire même : ville métissée et musicale, culturellement foisonnante, elle est en même temps délaissée depuis des lustres par le gouvernement américain, défigurée par Katrina : une splendeur décrépite. Mais si la série suit de près le fil de la réalité (le passé de journaliste de Simon n’est pas oublié, et de nombreux détails sont directement inspirés de la vie des habitants ; certains tiennent même des rôles importants dans le show), elle s’en détache suffisamment pour ne pas sombrer dans un désespoir que, sans doute aucun, Simon considère stérile. Constamment, le récit met l’accent sur la notion de projet : qu’il s’agisse de Janette Desautel et ses restaurants, de Toni Bernette et de sa défense des plus démunis, des loufoques projets musicaux et/ou politiques de DJ Davis… qu’il soit artistique ou commercial, personnel ou collectif, le projet montre l’implication de chacun des personnages dans la vie de la cité : même le tromboniste Antoine Batiste abandonne en partie son côté irresponsable lorsqu’il se voit chargé de la classe de fanfare au collège. Tous les personnages de Treme sont donc avant tout envisagés comme des citoyens – d’où l’importance qu’ils soient nombreux, et variés. Ainsi, sans être didactique ni militante, Treme peut légitimement poser d’importantes questions : Comment fonctionne le relogement des habitants après la catastrophe ? Quel a été le rôle de la police durant le chaos, et par la suite ? Et plus largement, comment se réapproprier la politique locale ? On voit donc bien le lien entre The Wire et Treme par la manière qu’ont les auteurs de mettre systématiquement en rapport les vies individuelles des personnages-citoyens et le maëlstrom politique qu’est la vie de la cité. L’utopie politique est plus aboutie dans Treme grâce au Mardi-Gras Louisianais, qui permet à chacun de se réapproprier l’espace de la ville (qui devient, durant trois jours – comme notre équivalent européen à Dunkerke – un immense carnaval débridé), ses codes culturels et ses traditions (à l’image d’Albert Lambreaux qui redevient chaque année le farouche chef Indien,que probablement, il est au fond de lui).

Parmi les questions évoquées par la série, il en est une qui devient particulièrement insistante au fil des saisons : que signifie, pour un musicien, un policier, ou un cuisinier, venir de ce terreau fertile qu’est la Nouvelle Orléans ? Et comment maintenir en vie la richesse d’une culture spécifique, sans l’étouffer sous le glacis du patrimoine ? Sur cette question, Simon et Overmeyer avancent à rebrousse-poil d’une culture américaine mondialisée, en affirmant sans ambage leur attachement à l’histoire culturelle spécifique d’un lieu. La musique de New Orleans – et bien plus : sa cuisine, son architecture, ses traditions, son mode de vie – ne pourraient avoir été créés nulle part ailleurs, voilà ce qu’ils nous disent. Mais il ne faudrait pas se tromper en voyant dans Treme une série conservatrice, repliée sur le passé : au contraire, celle ci préfère, en matière de patrimoine, la solution proposée par DJ Davis (rouvrir d’anciens clubs afin de faire vivre la musique et les musiciens aujourd’hui) à celle des investisseurs immobiliers (créer un centre du jazz officiel avec horaires, tarifs, et tout ce qui s’ensuit). Car l’un des nombreux plaisirs distillés par la série est évidemment la musique. On est pas, ici, dans un biopic hollywoodien. Ce ne sont pas des acteurs oscarisables qui jouent et mîment Dr John, Ron Carter, Ellis Marsalis ou Trombone Shorty: ce sont Dr John, Ron Carter, Ellis Marsalis ou Trombone Shorty eux-mêmes. Lorsque la moitié d’une série est constituée de scènes de concerts, répétitions, enregistrements, bœufs, et autres gigs au coin de la rue, la différence est de taille.

Enfin, la grande qualité de la série est d’avoir su glisser toutes ces questions, simplement et sans surcharge, dans le flot de la vie même. C’est pourquoi il est tout à fait normal qu’elle s’arrête avec la mort d’un des personnages principaux : car Treme est une série qui, sans cet arrêt arbitraire, pourrait durer toujours.

 Treme, saison 4. Série créée par David Simon et Eric Overmeyer. Avec Clarke Peters, Wendell Pierce, Steve Zahn, Khandi Alexander, Kim Dickens. USA, 2013, 5×52 min. Diffusion sur HBO du 1er au 29 décembre 2013, et actuellement en replay sur OCS City.

scénariste et réalisateur, Il recherche justement de généreux mécènes.

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