[Court métrage] Mille Soleils, le rêve sublime de Mati Diop

Grand prix du Festival du documentaire de Marseille (FID édition 2013), Mille soleils est sublime. Réalisée par Mati Diop, cette œuvre porte la puissance filmique d’une ciné-fille.

D’abord un visage. Beau, attachant, serein. Puis un regard. Mystérieux et éclairé à la fois. Enfin une voix. Claire, limpide et férocement attachante. Qui ? Un film bien sûr. Mais aussi un acteur, vu autrefois dans un autre film, une immense claque provenant du Sénégal, de ce territoire extra-cinématographique, et jetée par le regretté Djibril Diop Mambety. Reprenons depuis le début. Un acteur, Magaye Niang. Un film, Touki Bouki. Une date, 1973. Tout ça pour arriver, quarante plus tard, pratiquement un demi-siècle, vers Mati Diop et son sixième film, le lumineux Mille soleils. Une affaire de famille en quelque sorte ? Oui et non. Mati Diop, on la connaît. Actrice chez Claire Denis (35 rhums), cinéaste expérimentale (Atlantiques, 2010 ; Snow Canon, 2011 ; Big in Vietnam, 2012) et nièce de Djibril Diop Mambety. Entre Touki Bouki et Mille soleils, c’est la filiation qui se créée, c’est la transmission qui s’offre, c’est le puzzle qu’on recolle. Progressivement, doucement et parfois violemment. Les choses sont ainsi faites, et Mati déteste les manipuler. L’hommage aux aînés, ça n’est pas seulement son désir, ni ses intentions. Faire un film ? Oui, tout simplement.

Que dit Mille soleils ? Que l’acteur poursuit inlassablement sa quête de vérité. Qu’il peut se confondre, sans le vouloir, avec son personnage. Que ça peut durer une éternité. Entre 1973 et 2013, il y a eu la reconnaissance, puis la déchéance. On perd beaucoup en se dévoilant. On rééxécute souvent les mêmes gestes. Qu’ils soient de l’ordre du cinéma ou de la vie, c’est la même chose, car toujours dans la même direction. Touki Bouki, par exemple, débutait sur Magaye et ses Zébus, sorte d’Auroch, les emmenant vers l’abattoir. Dans Mille soleils, on reprend le même corps, fragile cette fois-ci, traversant la route, accompagné de son troupeau, sous une musique lancinante et familière, dont la voix de Tex Ritter dit en substance : « Do not forsake me, oh my darlin’ », traduit dans la version française par : « Si toi aussi, tu m’abandonnes ». Belle séquence d’ouverture, annonçant en deux trois plans, deux trois choses que nous savions déjà. Car on la connaît, cette mélodie. Mati Diop en est consciente et cale subtilement ce clin d’œil à son oncle, amoureux fou du Train Sifflera trois fois, à Gary Cooper, à Ritter. In fine, à ce cinéma qui a regardé Djibril et qui continue d’observer, 40 ans plus tard, Magaye et Mati.

Mille Soleils 2

Mille soleils, c’est 43 minutes de projection. Entre-temps, Magaye se disputera avec son épouse, aura une discussion mouvementée avec un chauffeur de taxi, arrivera tardivement à une projection de Touki Bouki complètement saoul et, au cours d’une nuit agitée, se remémorera le souvenir perdu de celle qui lui donna la réplique. Elle s’appelait Myriam. Qu’est-elle devenue ? Elle n’est plus là, ni dans le cadre de ses souvenirs, ni dans ce Sénégal. Juste ailleurs. On apprendra qu’elle s’est réfugiée aux « States », qu’elle est devenue Agent de sécurité, et qu’elle est troublée en entendant la voix changée de Magaye, au cours d’une séquence d’échange téléphonique. Instant émouvant. Instant cruel. Une dizaine de minutes plus tard, Mille soleils sera terminé. Et les songes de Magaye gravés dans le cinéma.

Tout est affaire de rêve, de ces fantômes qui apparaissent, filent et de ce temps qui marque les corps. Que faire de l’héritage, de cette trace laissée par un oncle cinéaste ? Avec cet acteur, toujours beau mais seul ? Le prendre en main, la lui donner occasionnellement et poursuivre ce qui n’a pu se concrétiser. Mille soleils n’est pas la suite de Touki Bouki, juste une piste parallèle. Mati Diop souffle ses mots, ses désirs, son rapport au plan, en l’étirant, en lui retirant l’artifice du sacré, en donnant au spectateur le moyen de s’approprier son rêve. Quand, au beau milieu de cette plaine enneigée, surgit de nulle part le corps nu d’une femme, c’est le fantasme de Magaye qui explose, qui déchire le cadre et qui donne à (re)voir ce qu’on n’avait sans doute pas vu dans ce corps « malade d’amour ». Mati Diop crée du sens en épurant ses plans, en posant un montage simple mais ô combien apaisant. Il n’y a pas de frontière dans ses images, pas de territoire nommé, juste des paysages avec des personnages en quête d’existence. Son film, ce n’est pas l’Afrique, ni l’Occident, c’est son pays, celui qu’elle façonne depuis que son regard s’est cogné contre une caméra. Ça ne donnera jamais du « réel », car tout est enregistré. Tout est pensé. Et ce qui se donnera à nous, dans cet écran, sera une résonnance, celle de sa vision. Erotique, sensuelle, triste, nostalgique. Cinématographique, tout simplement.

Mille Soleils

La boucle est bouclée. Mati Diop peut passer à autre chose. Enfin !

Mille Soleils, Mati Diop (2013), avec Magaye Niang, Wasis Diop, Joe Akam, 43′.

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