Mes séances de lutte : le(s) premier(s) coup(s)

Jacques Doillon et ses acteurs décident de se lâcher à coups de poings et de reins. Ça fait vraiment pas de mal.

Sans doute, pour pleinement savourer le dernier opus de Jacques Doillon, faut-il d’abord consentir à s’adapter gentiment à la nudité de son concept. Un homme, « Lui » (James Thierrée) et une femme, « Elle » (Sara Forestier) se tournent autour, dans toutes les pièces d’une maison comme aux alentours, en intérieur comme en extérieur, couverts puis découverts. C’est tout, ou presque. Mes séances de lutte se veut clairement en droite ligne de l’aspiration de plus en plus minimaliste de ce cinéma, faisant tourner toute une dramaturgie, toute une chorégraphie amoureuse autour des seuls va-et-vient en chambre ou en jardin d’une poignée de personnages. Mais c’est aussi, on le comprendra bientôt, le terrain d’une mise à plat. Plus qu’avant, plus surtout que dans les deux précédents films, Le Mariage à trois (2010) et Un enfant de toi (2012), où les à-côtés de la parole aboutissaient à une hyper-suggestion poussive, vidant à mesure les personnages et l’intrigue de leur substance, Doillon cherche ici à faire tenir la valse sur le renversement à venir d’un statu quo.

Ça parle dans ce film, au-delà de la raison. Tout le monde est conscient d’un possible point de rupture, cinéaste comme acteurs comme personnages. La belle affaire consiste alors à faire tenir dans cette parole disant tout et rien, dans le poids du verbe et des mots la promesse permanente d’un excès, d’un dépassement de chair et peut-être de sang qu’aucun argument ne saurait amortir. Cette promesse, cette préméditation est précisément la raison pour laquelle Mes séances de lutte gagne, plus en tout cas que la plupart des films de Doillon, à très vite baisser la garde. Quelque chose, dans la manière dont les deux personnages se reluquent, se frôlent, se tournent autour, défie avec finesse l’habituelle scénographie 100 % auteuriste. Comme souvent, au commencement, tout a déjà commencé. Un film a déjà eu lieu, hors champ, hors film, et celui que nous sommes invités à voir exposera avant tout la scène du dernier acte. Soit la lutte, en effet, de présences familières enfin disposées à solder leur vieux compte.

Cette exploitation en direct d’un passif qui ne nous regarde pas, ou du moins que l’on ne verra pas, faisait tout le charme et même l’excellence du Premier venu (2008), sans doute le Doillon le plus abouti à ce jour, voyant une jeune fille un peu détachée affronter sur deux heures la violence sourde d’un gars avec qui elle venait juste de coucher, de gré ou de force. En tant que film, Le Premier venu, ce n’était vraiment et heureusement que ça : une lutte essentiellement verbale mais aussi très physique (quelques instants épiques, aux faux airs de polar) entre un homme et une femme liés par une affaire de cœur (ou de cul) à régler une fois pour toutes. Dynamique limpide et probante dont l’étouffant Mariage à trois, sorti seulement deux ans après, peinera tout du long à retrouver la source, aboutissant alors au comble de ce système. Soit un film où le marivaudage, l’avancée de la quête sexuelle et amoureuse muaient trop vite en un piétinement abscons semblant sonner le glas de l’œuvre inégale de l’auteur du Petit criminel (1990).

Qu’ont donc à régler, dans Mes séances de lutte, l’homme et la femme mis en présence ? L’envers d’une relation préexistante : son incompréhensible inexistence. Elle, dont le père vient de mourir, se sent obligée de retourner chez un voisin qu’elle alluma quelques mois plus tôt sans finalement rien lui donner. Ou comment, selon une lecture basique, une jeune femme en plein trauma familial va rechercher le Père chez un homme plus mûr. Homme pour qui elle sait sa présence secrètement requise. Sauf que si l’enjeu du récit ne reposait que sur ce jeu de séduction à vocation psychanalytique, la chance serait plus grande d’assister à un psychodrame pur jus, exposant mieux la vamp pour finalement la révéler petite fille. Là où le film, s’il semble pencher par moments vers cette direction explicative, privilégiera heureusement un tout autre mouvement, relançant pour le meilleur l’ancestral jeu du chat et de la souris.

Le défi de Jacques Doillon est de partir de cette hypothèse « psy » pour laisser comprendre par les faits, au cœur même des répliques et tacles de l’une et de l’autre, qu’il n’y a pas de réelle innocence. Lui, tout à la frustration de n’avoir pu la baiser lorsque l’occasion s’en présentait, aspire bien plus, sous ses airs de vieux sage, à la « soigner » par le corps que par les mots. Elle, dont on ne doute pas du chagrin enfoui, trouve surtout dans cette disparition un prétexte quelque peu pervers pour se jouer de la gueule du loup. Les séances de lutte annoncées, c’est bien elle qui amène son interlocuteur à les initier, en le contraignant littéralement à revivre la situation embarrassante de cette fameuse nuit. Cette scène où se précise enfin, après un bon quart d’heure d’exposition, la tonalité globale du film, est l’une des plus excitantes et virtuoses jamais proposées par ce cinéma. Nous y voyons Sara Forestier, très proche de la gamine volubile et faussement ingénue de L’Esquive, demander à James Thierrée si le pyjama qu’elle portait « ce soir-là » est toujours à sa place. Ce à quoi le garçon, forcément dépassé, acquiesce non sans vigilance. S’affirme alors, lorsque la jeune femme enfile frontalement sa tenue de scène – celle donc d’un épisode passé de leur relation confuse –, l’ouverture progressive de la suggestion à une revitalisation inespérée du corps.

L’attirance est évidente des deux côtés. Ce retour de la proie, le chasseur n’a bien sûr jamais cessé de l’espérer. Le coup de folie de Doillon sera de faire reposer tout le film, de son tournage à l’articulation du récit, sur cette mise en scène au carré. Les personnages, à partir d’une incarnation très naturaliste, consentent à endosser le costume d’un théâtre faussement improvisé. Elle veut jouer, le plus longtemps possible, avec le désir bloqué, la vieille pulsion enfouie de Lui. Raison tordue pour laquelle elle engage un rendez-vous quotidien, chez lui, où le contact sera permanent, l’étreinte toujours à venir, mais jamais effective. La « scène », soit la maison mais aussi l’ensemble de la résidence dont s’occupe cet homme, sera désormais un tatami. Les mots, à partir de là, tiendront lieu d’annonces du prochain coup, de l’affrontement à venir (surtout du côté féminin) et de tentatives de réglementation, d’arbitrage un peu laborieux, finalement désespéré de cet amour vache (côté masculin).

Les corps explosent donc, en s’exposant finalement pleinement, comme ils ne l’ont jamais fait précédemment. La tendance du système Doillon à l’hyper expression – à défaut de franche expressivité – se confronte pour le meilleur à une vigueur désarmante (paradoxe, pour un film de combat). Longtemps, acteurs et personnages cognent donc, mais aussi tirent, vêtements comme cheveux, trouvent dans tout accessoire naturel (une branche), tout élément passif du décor à portée de regard et de main (un tapis) le stimulant d’une prochaine manœuvre guerrière. Souvent la plus vicieuse. On a mal pour eux sans pour autant s’impatienter de voir dressé le drapeau blanc, celui de la révélation des sentiments, de l’énonciation de l’amour. Enfin, un film d’auteur français semble se soumettre au danger réel de sa réalisation, la réussite comme l’échec possibles de chaque scène. Chaque séance de lutte repose sur la plus juste adéquation entre l’intention du cinéaste, le placement de la caméra à la bonne distance ou proximité des acteurs et l’exécution incertaine d’une lutte presque indifférente à son cinéma.

On pourrait s’attarder plus encore sur le détail de ces luttes, la migration progressive du combat vers l’étreinte, mais ce serait désamorcer l’effet même de ce surgissement brut d’érotisme animal. Disons juste alors que la dernière demi-heure du film, comme l’annonce l’affiche, est en effet très sexuelle, les costumes tombant enfin pour laisser les corps à leur plus libre et périlleuse expression. Cet aspect « film de cul », le cinéaste comme les protagonistes semblent parfaitement l’assumer. Mais peut-être faut-il conclure en précisant à quel point, pas plus ici que dans L’Inconnu du Lac ou même La Vie d’Adèle, la mise à nu des corps et la représentation plus ou moins explicite de l’acte sexuel n’ont vocation à anéantir ce qui leur est extérieur. Le sexe, dans sa crudité et sa brutalité, est moins dans ces films un coup de force que la prise en charge par la fiction d’un état parmi d’autres des personnages.

Aborder franchement ce moment d’une relation consiste pour les auteurs à soumettre le cinéma, art de la prise de vues, du « réel », au défit de l’intimité, voire de l’obscénité, pour mieux rendre à ce qui reste une scène, un élément à part entière du récit, le potentiel esthétique et fictif qui lui appartient. C’est parce que le jeu et le cinéma ne cessent au fond jamais, jusque dans le rougissement de la peau, que l’assouvissement du désir doit avoir lui aussi droit de cité. C’est alors peu dire que Jacques Doillon est cette fois largement à la hauteur de son défi.

Mes séances de lutte, Jacques Doillon, avec Sara Forestier, James Thierrée, Louise Szpindel, France, 1h39.

Ex rédacteur en chef du webzine Il était une fois le cinéma.com, collabore au site Feux Croisés et anime le blog Ceci dit (au bas mot).

http://ceciditaubasmot.blogspot.fr/

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