Jeune & jolie : quand la solitude de l’adolescent se transforme en menace

On a parfois dit du film d’Ozon qu’il était creux, qu’il se donnait le ton de l’érotisme bobo pour parents d’élèves, ou que son actrice principale était « une révélation ». Mais au-delà de sa dimension sulfureuse, il s’agit d’une terrible leçon pour tous les parents qui se sont donnés la difficile profession d’élever des adolescents.

Il faut avoir goûté à l’enfermement sordide dans lequel les ados se complaisent en vous détruisant au moment même où ils ont besoin de vous, pour saisir le drame qui se joue à cette période de leur vie. Cette façon qu’ils ont de vous toiser jusqu’au mépris, pour dire leur amour et leur attachement impossible, alors que vous êtes partagés entre l’envie de les prendre dans vos bras et celle de les frapper.

Géraldine Pailhas incarne parfaitement cette mère en plein désarroi, et nous rappelle que même dans les familles Ricoré où l’on prend ses repas dans des services en porcelaine et ses vacances à la montagne, tout ne tourne pas forcément plus rond qu’ailleurs. Les rejetons de la bourgeoisie n’ont rien à envier aux enfants de la zone, quand la pression sociale et le trop-plein d’argent censé remplacer l’affection, se retournent contre ceux qui attendent un salut de l’aisance matérielle.

Un adolescent se cherche dans le dépassement de lui-même et des limites qui lui sont données, quel que que soit le milieu où il se trouve. Il vole dans les supermarchés, fume des cigarettes ou du shit, triche avec ses notes, fréquente une catholique alors qu’il est musulman, devient mystique, regarde des films pornos, fugue subitement, joue au poker avec l’argent de ses parents. Bref, la question qui se pose de façon générale, et de manière d’autant plus cruciale dans le cas de la belle Isabelle, qui se prostitue : que peut-on répondre à un adolescent qui se trouve sous l’emprise d’une addiction destructrice ? Que faire, que dire ? Mais surtout, que lui proposer d’autre ?

Le film est d’autant plus poignant qu’il met en regard les problématiques d’Isabelle et celles de son jeune frère, qui se découvre également en train de grandir. Sa construction se fait comme en écho à l’évolution de son aînée. Ozon illustre parfaitement comment la mimétique des désirs entre parents et enfants, mais aussi entre frères et sœurs, joue comme un miroir aussi attrayant que déformant. C’est dans cette dialectique de la reconnaissance des uns par les autres que se trouve l’issue de l’enfermement dans lequel chacun cache ses souffrances.

Les scènes de prostitution de Jeune & jolie provoquent des frissons d’horreur bien plus que de plaisir érotique. La descente aux enfers de cette ado coupée de ses sentiments, livrée à la brutalité de ses sensations, est effrayante. Le film est juste dans sa manière de mettre en scène le paradoxe de son attitude : mi-provoc, mi-désespoir, orgueil et sentiment radical d’abandon confondus. On a beaucoup reproché à Ozon de ne pas avoir rendu plus explicite l’attitude morbide de cette adolescente en crise silencieuse ; j’ai plutôt eu l’impression, pour ma part, que tout était dit, et plus encore.

Que peut vouloir une héritière de la petite bourgeoisie parisienne qui va au théâtre avec sa pseudo-famille-parfaite, alors qu’elle a « tout ce dont elle a besoin » et qu’elle est inscrite à Henri IV ? Le tableau est un peu cliché mais il exacerbe justement la caractère crucial de la question. Exister, être, sentir, ressentir. « Qu’avons-nous fait pour que tu en arrives là ? Qu’avons-nous négligé, trop préoccupés par notre image, et celle que nous rêvons de donner à travers nos enfants ? Comment attendre d’eux qu’ils soient le reflet de cet équilibre que nous peinons à trouver pour nous-mêmes ?

Isabelle est extrêmement jolie et regardée de tous, alors « elle fait tout le temps la gueule ». Que valent les regards qui sont portés sur elle ? Elle ressent le désir d’en connaître la portée, les conséquences, mais surtout le prix à payer – celui qu’elle doit sentir dans sa propre chair pour en saisir la valeur.

Ses parents sont divorcés, son père a eu, depuis peu, un bébé avec sa nouvelle compagne, et « tout se passe très très bien », aux dires de sa mère remariée. En effet, tout semble harmonieux, et cette affirmation, que la mère d’Isabelle clame pour se justifier de son existence, paraît indiscutable. Mais elle ne laisse aucune place à sa fille pour dire son malaise. En apparence, la relation mère-fille est ouverte, mais Isabelle a découvert les secrets de sa mère. Le simulacre des adultes doit être démonté, mis à plat ; quitte à se faire souffrir de les avoir rendus inaptes à répondre de leur rôle de parents. Telle est la logique des adolescents, que tout le monde sait capables d’aller jusqu’au suicide pour se faire entendre.

« Rassurez-vous, dans ces cas, les mineurs ne sont jamais coupables… » expliquent les policiers dépêchés pour l’enquête. Mais est-ce réellement rassurant ? Certainement pas, cela remet à l’ordre du jour la responsabilité des parents dans les excès de leurs enfants à vouloir dire qu’ils sont mal aimés, oubliés ou manipulés. Il est rare qu’une attitude parentale soit proportionnelle à ce qui pourrait justifier qu’un enfant se prostitue. Mais le manque de proportion n’exclut pas pour autant la causalité directe entre ce que nous déclenchons et des dégâts parfois irréversibles. La disproportion fausse notre perception de la part qui nous incombe, ou du moins justifie que l’on s’en dédouane, avec une mauvaise foi souvent évidente vue de l’extérieur.

Il y a tout ce que ne nous ne saurons jamais de nos enfants, mais il y a aussi ce que nous ne voulons pas savoir, trop absorbés par nos propres angoisses et nos questionnements, pour nous confronter aux leurs ; ces occupations que nous feignons d’avoir, afin d’invoquer le débordement, le manque de temps, la course ; surtout, ce narcissisme qui nous empêche de leur laisser de la place, afin qu’ils existent pour eux-mêmes.

Que pensent-ils de ce qu’il leur arrive, de la représentation qu’ils se font d’eux-mêmes ? Quelqu’un s’y intéresse-t-il vraiment ? On fait mine de les analyser, mais il s’agit surtout de faire entendre ce que NOUS en pensons. Ce n’est pas si souvent que nous prenons le temps de les interroger sur leurs désirs et d’écouter les mots qu’EUX-MÊMES mettraient sur ce qu’ils deviennent. Dans le meilleur des cas, nous nous adressons à eux pour nous imposer comme référence : « moi, quand j’avais ton âge… », rajoutant à nos exigences fantasmatiques d’adultes, le fait de vouloir être leurs modèles même rétrospectivement, à partir des adolescents que nous avons été. Double peine, et double enfermement radicalement aporétique.

Je voudrais tenter un rapprochement, très lointain relativement au contenu factuel du film, mais fondamentalement similaire dans ce qu’il exprime. De passage à Amsterdam, j’ai eu la chance de visiter le Musée Anne Franck. Toute une série de petits films illustrent l’époque terrible où l’adolescente écrivait quotidiennement. A la fin de la guerre, une rafle mit fin à ses jours ; son père, qui survécut, confia son célèbre journal à l’Histoire. Dans le film où il s’exprime au sujet de sa fille, disparue dans un camp d’extermination, il explique : « Ce que je retiens du journal de cette fille que j’aimais tellement, c’est que je ne la connaissais pas, ou beaucoup trop peu. Les parents pensent savoir qui sont leurs enfants au point de ne pas les interroger sur ce qu’ils vivent et ressentent, mais on n’imagine pas du tout ce qu’est le monde intérieur d’un adolescent, même en vivant sous le même toit que lui… »

Les adolescents peuvent être morbides, cruels, apeurés, fragiles, rêveurs, incompréhensibles, paranoïaques, hypersensibles à eux-mêmes et insensibles aux autres. Mais encore ? Laissons-les vivre, et soyons capables de manifester notre désir de les sentir exister et être ce qu’ils sont, par eux-mêmes ; tout en laissant émerger leur propre désir, indépendamment du nôtre. Il s’agit certainement de faire le pari de l’impossible, mais notre ignorance et notre respect face à leur intimité est la seule garantie de cette gageure. Penchons-nous sur ce qu’ils deviennent avec la conscience que l’essentiel nous échappe certainement, y compris au cours de ces années où la seule manière qu’ils ont de demander notre affection est de la rejeter par tous les moyens.

Jeune & jolie, François Ozon, avec Marina Vacth, Géraldine Pailhas, Frédéric Pierrot, France, 1h34.

Be first to comment