Game of Thrones, élégie pour un massacre

Depuis la saison 1, la série de médiéval fantastique Game of Thrones se définit essentiellement par son succès faramineux, qui transcende le club supposément fermé de la culture geek. Une opinion depuis longtemps dépassée puisque le geek est la nouvelle norme mais une bonne phrase d’accroche pour parler d’une série dont l’aspect protéiforme empêche de saisir aisément les enjeux.

Pour nous éclairer, et réconcilier cet engouement fanatique avec un objet de réflexion un peu plus convenable que les rêveries sur les dragons et la comète rouge, un article du Guardian recense les références historiques qui se mélangent et se répondent au sein de la série (guerre des Roses, mur d’Hadrien, Gengis Kahn…). La thèse de Paul Holland ? En les rejouant, Game of Thrones ne conserverait que le potentiel expérimental et romanesque de ces modèles historiques, fondus en un seul lieu et une seule époque pour redonner du suspens à l’histoire européenne. Les spectateurs du monde entier seraient donc pris de la passion… du déchiffrage ?

« Power is power »

Pourtant, comme toute création appartenant au genre de la fantasia, le monde de Game of Thrones ne réfère pas au monde réel et ne renvoie à rien d’autre qu’à lui-même. Les règles qui le gouvernent sont intérieures. Ce mélange dans un même monde de Renaissance italienne avec le haut Moyen Age Anglais, des épopées islandaises et germaniques, s’il participe d’une virtuosité narrative, annule précisément cette capacité de référence, ce qui pose une difficulté pour réfléchir sur le deuxième objet déclaré de la série, très commenté : le jeu politique. Car le politique, lieu de rencontre de l’idéalisme et de la réalité, est précisément ultra-référentiel. Le monde de Game of Thrones, Westeros, est alors le lieu où la politique tourne à vide, où l’on observe l’essence de ce jeu qu’est le pouvoir. C’est en tout cas à cet exercice que nous invite la première saison, impressionnante à cet égard, qui fait l’objet d’une constante redéfinition du pouvoir. Lorsque Lord Baelish, l’expert-comptable du royaume, murmure dans l’oreille de la reine « Knowledge is power », celle-ci lui démontre qu’il n’y a pas d’autre pouvoir que celui de la force militaire.

Cependant, au fur et à mesure des saisons, le régime de cette exploration du pouvoir tel qu’en lui-même n’est pas celui d’un approfondissement, mais plutôt d’une compilation. Car cette quête est moins portée par la narration (la grande force de Game of thrones) que par les dialogues, pauvrement mis en scène. Le spectateur est alors soumis à un Reader’s Digest de Machiavel VS Lao-Tseu, compostés en quelques punchlines un peu lassantes que s’échangent en champ-contrechamp des acteurs qui se frottent les mains et lèvent un sourcil d’un air mystérieux : « Chaos is a ladder », « the climb is all there is ».

Et pourtant, et pourtant… quelque chose accroche la pensée dans Game of Thrones. Deux indices nous invitent à emprunter une voie nouvelle.

Then I’m not a dwarf

La caractérisation des personnages, tout d’abord. Exit les héros bien sous tous rapports (couic Ned et Robb Stark), place aux nains (Peter Dinklage définit un type de personnage absolument nouveau, qui apporte enfin une réponse à la question posée treize ans plus tôt dans Ca tourne à Manhattan : « What does my character have to be a dwarf ? »),

aux handicapés (Brandon Stark, Jaime Lannister), aux bâtards (Jon Snow, Gendry Baratheon), aux transgenres, qu’ils soient eunuques, homo, ou simplement ne se résignent pas au rôle genré qui leur est socialement assigné (Brienne de Torth, Arya Stark)… Un effet de mode ? Pas vraiment. Défini par la négative, le personnage de Game of Thrones acquiert une compétence particulière : il sait qui il est…

Bran Stark : Je ne suis pas un infirme
Tyrion Lannister
 : Alors je ne suis pas un nain !

… ce qui le distingue des personnages qui ploient sous le rôle qu’ils doivent jouer.

Tywim à Jaime Lannister : J’ai besoin que tu deviennes cet homme que tu étais destiné à être. Pas l’année prochaine, pas la semaine prochaine… maintenant.

La caractérisation, l’un des grands points forts des livres et de la série lie ainsi origine et liberté. A partir de là, on peut tenir ensemble plusieurs aspects moins commentés et plus mystérieux de la série.

Our way is the old way”

Dans une étude sur un souvenir d’enfance de Leonard de Vinci, Sigmund Freud associe le souvenir d’enfance à la recherche des origines mythiques d’une civilisation. Il distingue ainsi les temps archaïques où une civilisation est toute tournée vers la survie des temps modernes où la civilisation prospère tente de reconstituer ses origines à partir des ruines des temps archaïques. Mais ce que le temps a balayé ne se retrouve pas et l‘archéologie (comme le souvenir d’enfance) est une reconstruction qui nous renseigne moins sur le passé que sur ce qu’est devenue la société au moment de l’élaboration de cette reconstruction. Or la question de la reconstruction des origines de la civilisation américaine par elle-même pose problème. Depuis les années 60, le mythe fondateur du bon cow-boy face aux méchants indiens a pris du plomb dans l’aile et la conquête mythique de nouveaux territoires s’est achevée avec Avatar. Mais comment asseoir une civilisation sur le mythe de l’éradication d’une population autochtone ? Et cela alors que les récentes interventions militaires américaines dans le reste du monde et le double négatif d’Israël, après le choc de la guerre du Vietnam, montrent l’échec répété de cette morale politique de la tabula rasa ? Après la réactivation du mythe américain par l’intermédiaire des comics (dont l’auteur des livres George R.R. Martin est un admirateur déclaré), on assiste, sur la question de l’archaïsme, dans le cinéma américain, à un emprunt des mythes et de l’histoire européenne, et en particulier anglaise et allemande (les Targaryens, les dragons et la comète rouge). Car les mythes européens sont le support d’une réflexion sur l’équilibre bancal d’une société amputée de l’idéalisme primaire, ils modélisent l’inscription d’une civilisation encore jeune dans un monde complexe, à la manière dont le spectateur survole la maquette de Westeros dans le générique.

Souvenir d’enfance et réflexion sur le processus historique, dans Game of Thrones, le jeu devient alors un des modes d’accès à la réalité des choses. Arya, sous l’impulsion de son maître d’arme, joue à attraper des chats pour exercer son agilité et c’est ainsi qu’elle découvre les véritables règles du jeu de King’s Landing dans les souterrains du palais. C’est en retrouvant la poupée que lui a offerte son père et qu’elle avait alors dédaignée, pendant le siège de la ville par Stannis Baratheon, que Sansa a un premier aperçu de l’inconsistance du monde rêvé de ses poupées, où l’on se marie par amour. Joffrey, quant à lui, est un enfant tyran qui évolue dans un monde où le jeu n’accomplit pas son rôle de marqueur de limites et d’accession à la réalité du monde. Car sa mère lui enseigne qu’il n’y a pas d’absolu, que la seule vérité est celle du vainqueur. Alors, pour maintenir l’illusion de la toute puissance, Joffrey supprime toute possibilité aux autres de vivre autrement que dans la réalité qu’il construit (il fait tuer tous les bâtards de son père qui pourraient clamer le trône). Ce personnage, auquel on n’a jamais offert la possibilité d’être un enfant, joue pourtant, mais à l’échelle du royaume.

Mais cette greffe de l’histoire européenne dans cette formidable machine à rêver que sont les Etats-Unis ne prend qu’imparfaitement. De là viendrait cet aspect si peu commenté et pourtant spectaculaire dans Game of Thrones : les white walkers.

Le Mur serait alors moins une commémoration du mur d’Hadrien censé protéger la civilisation des barbares que le mur de la Mémoire qui a pendant des siècles maintenu hors de la conscience collective américaine le massacre des Indiens. A l’acmé de sa civilisation, Westeros, qui n’a pas su bannir hors de la Cité King’s Landing la violence originelle et qui est à nouveau en proie aux luttes fratricides, voit revenir ces morts vivants, fantômes des hommes qui habitaient cette terre avant le déferlement de la modernité.

Le seul espoir de rédemption réside alors en ces personnages de la limite (Bran, Arya, Tyron, Snow), qui ont connu tous les états et qui ont payé le prix fort leur (extra) lucidité. Ainsi une nation dans la tourmente apprend à poser un regard clair sur le monde (l’esclavage avec Daenerys, le massacre originel avec les walkers, le jeu politique individualiste à King’s Landing).

Car comme le scandent les oiseaux de malheur d’alors et de maintenant, winter is coming.

Game of Thrones, saison 3. Série crée par David Benioff et D. B. Weiss d’après les romans de de George R. R. Martin. Avec Peter Dinklage, Emilia Clarke, Kit Harington, Lena Headay, HBO, USA, 10X55 min.

Diffusé sur HBO du 31 mars au 9 juin 2013. Disponible en dvd le 1er octobre 2013.

Après une grande période d’addiction à son corps défendant à toutes les séries des années 90 et 2000, elle décide d’aborder les années 2010 avec discernement. Malheureusement arriva « Game of thrones ». Co-responsable du pôle séries de Cinématraque, elle essaie sans grand succès d’obliger les rédacteurs à réévaluer « Battlestar Galactica » et attend avec impatience LE grand article sur « The Shield ». Pas le choix, il va falloir s’y coller…

10 Comments

  • […] des Sentinelles : l’assassinat par Mystique de Bolivar Trask (Peter Dinklage, rescapé de Game of Thrones), figure du complexe militaro-industriel américain qui cherche à armer l’humanité pour […]

  • […] du devoir, la communauté. La série retrace en effet le parcours de Philip Kopus (Jason Momoa de Game of Thrones), malfrat local d’une tribu indienne dont le destin croise celui de Harold Jensen, policier […]

  • […] […]

    • Répondre juin 11, 2016

      Andralyn

      Fell out of bed feeling down. This has brnegteihd my day!

  • […] parfois neutre et sans charisme (l’exemple le plus flagrant serait à chercher du côté de Game of Thrones). A l’inverse, dans les deux premiers épisodes de House of Cards, Fincher (déjà rompu au […]

  • Répondre juin 26, 2013

    FBP

    Des choses très justes, auxquelles je n’avais pas pensé, dans cet article. Ceci dit, quelle lenteur dans cette série!

    • Répondre juin 26, 2013

      Elsa Renouard

      Il y a vraiment beaucoup de personnages, ce qui limite l’évolution narrative, c’est sûr. Mais permet aussi de dégager un personnage principal ou deux à l’occasion, ce qui renforce l’effet de surprise!
      Après, j’ai toujours préféré les séries où il ne se passe pas trop de choses (enfin, faut pas non plus exagérer « Revenants » est ma limite)

      • Répondre juin 26, 2013

        guilhem

        Ce n’est pas que c’est lent le probleme de la serie. Il ne se passe absolument rien pendant les 9 a 11 premiers épisodes de chaque saison. A chaque fin de saison on a droit a un bon gros cliffhanger qui donne envie a tout le monde de voir la suite, qui donne l’impression que cette série est géniale en faisant oublier qu’on s’est quand même pas mal fait chier pendant 8 épisodes et qui la sauve en quelque sorte.
        Dans la saison 3, le cliffhanger apparaît a l’avant dernier épisode.
        Je n’ai pas lu les livres, et ne peut donc pas trop savoir si c’est lier a la structure intrinsèque de la saga, ou si c’est une belle astuce d’HBO pour faire de cette série un tel succès (surcoté a mon avis).

        • Répondre juin 28, 2013

          Elsa Renouard

          Je ne suis pas vraiment d’accord avec cette analyse. Au contraire, la narration générale de la série me semble assez équilibrée, entre l’arc narratif et l’attention portée à chaque personnage. Plus d’événements (l’avancée de Daenerys et par exemple très rapide dans cette saison), ce serait indigeste (Homeland) !

      • Répondre juin 10, 2016

        Vina

        This was so helpful and easy! Do you have any arilctes on rehab?

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