Al Pacino, Anatomie d’un acteur, de Karina Longworth

D’abord, le format. De taille imposante, ce livre apparaît comme une biographie cinématographique de l’acteur assemblant photos et textes. La proposition se voit décliner en dix rôles essentiels, qui « traduisent le plus directement la quintessence d’Al Pacino ». Premier jalon, Michael Corleone et la Trilogie du Parrain, soit la « synthèse des vingt premières années » de l’acteur, qui pose les prémisses de la « marque Pacino ».

Flashback : remarqué par sa professeure pour ses dons d’acteur naturel, le jeune comédien est refusé de l’Actor’s Studio en 1957 puis trouve un mentor (Charlie Laughton) et s’essaie au stand-up. Ami et élève de Lee Strasberg, il ne pénètre l’Actor’s Studio qu’en 1966. Cet ancrage est fondamental pour comprendre l’évolution de sa technique, le théâtre demeurant une « zone de confort nourricière ».

Anatomie d’un acteur ne déroge pas au projet, filer la comparaison entre Corleone (Le Parrain 2, surtout) et le « parcours de vie de l’acteur » se voulant la marque de fabrique du livre, comme si les humeurs de chacun formaient les deux faces d’une médaille. Si les raccourcis systématiques entre la vie et l’œuvre titillent ici et là, on peut déplorer que l’auteur psychologise autant l’acteur, notamment à propos de L’épouvantail : « avec ses dents redressées et d’une blancheur immaculée, Pacino s’autorise à sourire dans ce film – le troisième dont il occupe le rôle principal – plus que dans les précédents. » Finalement, Karina Longworth reprend à son compte le discours de la Méthode, issue de l’Actor’s Studio. Le russe Constantin Stanislavski a « mis au point un « système » partant du principe que les acteurs devaient s’impliquer intensément dans leurs personnages en les nourrissant de leurs propres souvenirs et expériences ». Une technique garantissant réalisme et crédibilité, mais qui doit veiller à ne pas desservir le scénario du film.

On apprécie chez l’auteur cette tendance manifeste à inclure la réception critique au sein des chapitres. Paradoxalement, Cruising de Friedkin est évacué en une ligne, sous prétexte qu’il a été un flop : en effet, d’une façon générale, Karina Longworth considère les films selon la logique binaire de la réussite ou de l’échec public. Ainsi, le four commercial Jack et Julie (1991, Denis Dugan) permet de compenser ce parti-pris (ou son absence) aberrant, Al Pacino incarnant son propre rôle dans « l’un des films les plus détestés de la critique ces dernières années ».

C’est le chapitre sur Scarface qui paraît le plus instructif et foisonnant : le film se situe à un croisement décisif dans la carrière, dans le creux des années 80 et amorçant le début de la fin, quand son jeu va d’un coup confiner à l’auto-parodie. Le problème de l’alcool chez l’homme, le jeu excessif de l’acteur et son rapport au personnage latin, à la langue, sont tour à tour abordés. Mais Longworth neutralise une nouvelle fois la mise en scène, en assimilant ce film de gangsters, « à mi-chemin entre le naturalisme et l’opéra », à une énième entreprise d’autogestion et d’autoréflexion de l’acteur. Pacino, auteur de sa propre carrière, au détriment des De Palma, Coppola et autres Lumet : pareil discours, s’il est courageux, ne cesse de nier la direction d’acteur et le rôle du cinéaste.

Anatomie d’un acteur, Karina Longworth. Editions Cahiers du Cinéma. 192 pages, 45 euros.

Cousin lointain de Christophe Lambert. Aime Rosetta, Caroline Proust, la 3-D et les fondus enchaînés. S’enivre de films noirs. Devient tout vert quand on lui parle de Lars von Trier. Chasseur de têtes, rayon critique, fétichiste du texte, surtout ceux des autres.

2 Comments

  • Répondre juin 16, 2013

    Legrand

    Salut à tous ! J’ai récemment créé un blog de cinéma à la fois classique dans les critiques et en même temps en rapport avec l’actualité, une qualité que je recherche dans les films que je regarde. J’aimerais avoir votre avis pour pouvoir continuer sur ma lancée. N’hésitez pas à commenter, tous les conseils sont bons à prendre ! Voici le lien :
    mperspective.canalblog
    Merci du temps que vous m’accordez, Clément

  • Répondre juin 10, 2013

    Cohen

    Dire que « Scarface » marque le début de la fin pour Al…c’est vite oublier ses prestations nuancées dans « L’impasse », « The Insider », « Donnie Brasco », « Insomnia », « People I know » etc

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