Créatures célestes : les digressions oniriques de Peter Jackson

L’histoire de Pauline Parker et Juliet Hume a marqué la Nouvelle-Zélande dans les années 1950s. C’est la fascination de sa femme pour ce fait divers glaçant qui conduisit Peter Jackson à le traduire à l’écran, parenthèse onirique entre les productions gores de ses débuts (Bad Taste, Braindead) et de purs films de genre (Fantômes contre fantômes, Le seigneur des anneaux). Un beau film, porté par le talent de conteur de Peter Jackson, et plus encore par la performance de ses deux actrices, Kate Winslet et Mélanie Lynsksey, qui forment un couple inoubliable.

S’il aborde clairement la question de l’homosexualité féminine, Créatures célestes ne peut d’emblée être catalogué dans la rubrique des « films gays ». Il conte d’abord l’histoire enfiévrée d’une amitié entre deux jeunes filles, une de ces amitiés que seule l’adolescence sait produire : fusionnelle, passionnée, hors de cet environnement hostile qui rompt avec le monde enchanteur de l’enfance. Amitié ou amour, finalement, peu importe : c’est l’intensité d’une relation hors normes qui est retranscrite à l’écran. Le film est donc traversé de bout en bout par un souffle exalté, celui des premiers émois de jeunesse. Le monde imaginaire de Pauline et Juliet, refuge suprême contre l’hostilité du monde extérieur, est saisi dans de somptueuses séquences oniriques et baroques, à la manière d’un conte de fées dont l’issue ne sera que plus cruelle.

Car l’univers fantasmé de Juliet et Pauline est progressivement contaminé par la réalité du monde extérieur, grossier et vulgaire à leurs yeux, et surtout tristement rétrograde. Même dans la famille de Juliet, pourtant éduquée et progressiste, la relation entre les deux adolescentes est mal vécue. Le mot « homosexualité » est banni de leur vocabulaire. L’entourage des jeunes filles parle plutôt d’« amitié trop intense », « socialement incorrecte », jusqu’à ce que le psychiatre murmure le terme fatidique d’un air dégoûté, saisi avec force par un gros plan sur sa bouche édentée. C’est ce gouffre d’incompréhension, combiné à la puissance d’une relation totalement exclusive, qui conduira à l’acte final, filmé avec une froideur terrible dans une ultime séquence de mise sous tension parfaitement maîtrisée : le conte de fées a tourné au cauchemar.

Créatures célestes, Peter Jackson, avec Kate Winslet, Mélanie Lynsksey, Sarah Peirce, Nouvelle-Zélande / Etats-Unis, 1h40, 1996.

Cinéphile éclectique, surtout quand il s’agit de cinéma américain (voire anglo-saxon à la limite).

1 Comment

  • Répondre mai 31, 2013

    EVE

    Quel film magnifique…. Inoubliable.

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