Hôtel de charme

Hier j’ai vu un film de Tartakowski. Pas Solaris, pas Nostalghia, pas l’Enfance d’Ivan, mais Hôtel Transylvanie. Car c’est un film de Genndy Tartakowski, et pas d’Andreï Tarkovski, que je suis allé voir.

Quelle mouche m’a piqué ? J’y suis allé avec deux enfants chers à mon coeur, de 8 et 5 ans. Je leur ai tout de même donné le choix : entre l’histoire d’un orphelin devenu éclaireur pour l’armée russe après que sa famille a été assassinée par les nazis, en DVD et en noir et blanc, et celle d’une famille de vampires super-rigolote qui ouvre un hôtel réservé à Frankenstein, sa femme, la Momie, l’Homme Invisible et une bande de loups-garous, film d’animation au MK2 d’à côté, bac géant de pop-corn et concours de lancer de crottes de nez sur les rangées inférieures en option. Étrangement, cela n’a pas fait un pli. Mon fils, un peu pour me déculpabiliser de les pousser lui et sa soeur dans la gueule du main entertainment plutôt que d’organiser un ciné-club dans le salon, m’a expliqué doctement : « Tu sais papa, les nazis c’était des vrais méchants, ils ont vraiment tué des gens ». Il avait raison. Il aura bien l’occasion plus tard de visionner les cauchemars des génies russes, suédois ou coréens.

Alors pourquoi Hôtel Transylvanie ? Ben je devais garder ma progéniture toute la journée, c’était le seul film pour enfant à l’affiche. Je me suis dit que cela ferait un peu plus d’une heure tranquille où je pourrais, sans être dérangé toutes les cinq minutes, j’aimer à tout va sur Facebook et répondre à mes mails, ceci en mettant ma tête et mon Samsung Galaxy SII sous mon pull en V, comme je fais toujours au cinéma pour que la lumière de l’écran ne gêne personne. Parfois les gens crient quand ils arrivent en retard et qu’ils veulent me faire lever pour passer, mais c’est de leur faute, ils ne me laissent jamais le temps de ressortir la tête.

Je tiens à préciser que souvent aussi je regarde les films. Il se trouve d’ailleurs qu’un peu par la force des choses, je suis devenu, en 8 ans, un grand spécialiste du film pour enfant. J’ai tout vu, de Tchoupi (réalisé par Jean-Luc François en 2004), excellentissime alors que je m’attendais à un calvaire, à Bee Movie (réalisé par Steve Hickner et Simon J. Smith en 2007), un pur calvaire alors que je m’attendais à du Maya l’Abeille Platinum. J’ai vu Monster&Cie, les festivals de films d’animation roumains et tchécoslovaques les plus branchés, en tant que parent-accompagnateur des CP de l’école Charles Péguy (la maîtresse est une ancienne hippie très sympa mais fascinée par l’Est et le papier découpé en général), la série des Toy Story, évidemment, Les Âge de Glace, les Burton, les Miyazaki, RatatouilleEmmanuelle 9, tout ! J’ai tout vu. J’ai observé la valse hésitation des textures des films d’animations américains, d’une tentative initiale et naïve de réalisme absolu à une prise de distance avec l’illusion, et leur installation depuis, par la grâce de la maturité artistique des équipes de Pixar, dans un au-delà du réalisme, une image affranchie de son potentiel de trompe-l’oeil, toute plastique, d’une liberté jouissive. C’est donc en Godard du film pour enfant que je m’exprime ici, et j’attends de vous le silence et l’assentiment a priori des membres d’une secte millénariste (genre réunion de rédaction des Cahiers du Cinéma quand Stéphane Delorme parle).

Hôtel Transylvanie est un excellent film, vraiment. Si vous n’avez pas d’enfants, faites-en dans la demi-heure pour avoir un jour l’occasion de voir ce film. Si vous en avez, même s’ils sont cadres chez Veolia, amenez-les voir ce film. Surtout si vous êtes un papa et que vous avez une fille. Car c’est un film « Papa-fille ». Les films pour enfants travaillent tous, toujours, un chaînon précis de la structure familiale. Ainsi le très bon Rebelle (réalisé par Mark Andrews en 2012) est une fable centrée sur les rapports mère-fille. C’est un film « Maman-fille » (avec une magnifique rupture générique à mi-parcours, digne de Une Nuit en Enfer, et qui procure à la narration, soudain, une dimension mythologique qu’elle n’avait pas jusque-là). Mais ne nous égarons pas.

Hôtel Transylvanie raconte l’histoire d’un Dracula qui, sa femme ayant été tuée par les hommes, veut absolument protéger sa fille de la haine des humains. Il construit pour cela un refuge au fin fond de la Transylvanie (sic) pour cette fille chérie, tour à tour enfant, adolescente puis jeune adulte, et pour tous les monstres pourchassés. Nous avons affaire là à une illustration légère mais poétique de la peur permanente qu’un père peut ressentir à l’idée que l’on fasse du mal à la chair de sa chair. Il est difficile d’être vraiment sensible au ressort du film si l’on ne connaît pas cette peur, cette peur radicale, dont le corolaire est un courage psychotique où l’on préfère d’avance subir les pires tortures plutôt que son enfant en subisse une seule. Sur cette base, tous les adultes présents dans la salle sont entrés dans le film en moins de trente secondes. Ce Dracula paranoïde fait même fabriquer un faux village d’humains méchants en contrebas du château, pour duper sa fille de 18 (en fait 118) ans et la convaincre de ne pas s’en aller visiter « le grand monde », alors qu’elle en trépigne d’impatience. C’est Bouddha ! C’est l’histoire de Bouddha, c’est le dispositif mis en place par les parents de Bouddha qui est réinstallé ! Un humain va s’inviter dans cette histoire très communautaire en la personne d’un jeune inconscient baroudeur genre « routard anglo-saxon », qui zingue (comprendre flasher) sur la petite draculette (alors qu’il ne devrait même pas se trouver là, dans le hall de cet hôtel perdu), ce zing étant réciproque. Tout est en place pour que Papa Dracula perde les pédales, ce qu’il fait alors avec application.

L’ensemble est saucé dans un tel déluge de prouesses techniques et avec un tel rythme, une telle économie dans le montage combinée à une générosité graphique quasi-obscène, que l’on admire pendant le film l’objet-film avec un émerveillement qui a à voir avec celui de feux les spectateurs de l’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat. L’animation, le numérique, je n’en reviens pas pour ma part (mais je suis un vieux, c’est pour ça).

Je ne vais pas vous niquer tout le film, car je suis bien certain que vous allez tous vous y ruer en masse après ce compte-rendu. Je veux seulement vous parler des moments où j’ai regardé dans le noir le profil de ma fille. Elle avait les yeux plantés dans la toile de l’écran et un sourire absolument béat. Elle regardait le papa Dracula chanter à sa bambine adorée de 3 ans, en s’accompagnant d’une guitare, une canzone brodant des paroles sur l’odeur des couches pleines de pipi. Or il se trouve que j’ai commis au piano plusieurs tubes à mon domicile qui faisaient rimer caca et chocolat, petit pipi et ouistiti, etc. Ils avaient tous pour objet et première spectatrice ma fille. C’est un fabuleux hasard, ou bien nous vivons tous les mêmes vies. Dans les deux cas c’est rassurant. Toujours est-il qu’après cela, la fille de Dracula grandissant dans le film, c’était notre histoire magique, actuelle et à venir, que nous étions en train de regarder ma fille et moi. Les disputes Père-Fille, la complicité, le débarquement du premier amoureux dans l’équation, les discussions profondes sur l’existence en général avec un être dont on a talqué le popotin quelques années auparavant. Tout nous a émus profondément. Normal. Comme je vous le disais, c’est un film « Papa-fille ».

Le fiston a apprécié aussi, mais un peu de l’extérieur. Revenant à la lumière du jour et marchant sur le trottoir mouillé, dépassant la grande croix verte clignotante de la pharmacie, nous savourions cette sorte d’atterrissage doux qui suit une bonne séance de cinéma. Au moment de tourner au coin de la rue, mon fils a demandé : « Et le film avec les nazis qui tuent des enfants, on le verra quand ? ». Il est surprenant ce petit. J’ai répondu « Beaucoup plus tard ».

Hôtel Transylvanie, Genndy Tartakowski, avec les voix de Adam Sandler, Andy Samberg, Selena Gomez (version française : Serge Faliu, Alex Goude, Virginie Efira), Etats-Unis, 1h31.


Hôtel Transylvanie – Bande annonce – VF par SonyPicturesFr

Peintre & écrivain, pour de vrai. Aventurier les jours impairs, nostalgique les jours pairs.

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