La fiction d’une justice, ou la vengeance comme cinéma chez Tarantino

Dans les films de Tarantino, les faibles peuvent devenir forts et les innocents, des criminels ;  mais aucun méchant n’y saisit jamais la chance de renouer avec sa bonté potentielle. Il n’y a définitivement ni leçon à apprendre de nos erreurs, ni rédemption possible pour l’humanité lorsqu’elle joue sa propre perdition. C’est ainsi que la vengeance et la violence deviennent les seuls avatars de l’absence de Justice. Mais faut-il rappeler la leçon que Socrate nous donnait en buvant la ciguë : mieux vaut une Justice défaillante, mais une justice, plutôt qu’un monde de règlements de comptes, et où chacun répond de sa propre Loi.

On a beaucoup parlé du thème de la vengeance dans les westerns spaghetti en général et chez Tarantino en particulier. Estimer la valeur d’un homme au regard de la jouissance qu’il déploie à faire payer l’autre pour « réparer » un mal subi, nous semble pourtant problématique.

Jusqu’où le cinéma peut-il dénigrer la valeur de la Justice pour lui préférer celle de la vengeance pourtant moralement condamnée ?

À quelle pulsion inconsciente faut-il faire appel pour que la pratique de la vengeance fasse qu’un homme devienne notre héros ?

Kill Bill relatait déjà l’histoire d’une vengeance, mais dans le cadre d’une fiction à grand spectacle. Ainsi, pour le dire rapidement, Black Mamba a davantage été héroïsée par tous les effets de cinéma qui en ont généré l’existence et l’action, que par le retour triomphal de la refoulée.

Dans Inglorius Basterds, l’ambiguïté de la vengeance apparaît comme le ressort même du film, et elle est d’ailleurs d’emblée signifiée par son titre. Le fait que Tarantino affiche lui-même la limite douteuse avec laquelle il flirte, n’excuse pas la médiocrité du film et la faiblesse intrinsèque du levier dont il abuse pour produire du spectacle : la jouissance des juifs à défouler leur cruauté sur les nazis.

Il est certainement plus judicieux de relever comment, dans Django, la vengeance calculée et justifiée vient progressivement usurper la Justice. Tarantino fait de nous les otages de cette fascination pour ce héros venu de si loin. Nous sommes éblouis par le déploiement spectaculaire de l’esclave, délivré des affres de l’humiliation. Le nègre déchaîné rappelle que la liberté est une potion magique trop oubliée, mais surtout qu’elle peut être servir la jouissance  de celui qui se fait le maître de sa propre Justice.

Dans un premier temps du scénario, la vengeance apparaît comme un ordre de la Justice elle-même, qui délègue sa fonction aux chasseurs de primes. Tout individu peut légalement venger les victimes de meurtres et d’agressions, car la Justice, impuissante à le faire, l’a autorisé à tuer, et s’engage même à le récompenser en conséquence. Abattre de sang froid un père criminel devant son fils peut pourtant s’avérer une violence contre soi-même : c’est ce que relève Django à son associé, le bon homme blanc. Son malaise trahit la dégradation irréductible qui se joue dans ce passage à l’acte. En effet, l’institution-justice, qui a pour essence originelle de transformer la vengeance en « violence légale », dérape et se contredit elle-même en délégant ses pouvoirs. Car, par cette possibilité offerte aux individus de « se faire justice », l’idée de vengeance devient comme légale elle aussi.

Alors, après avoir été chasseur de primes, Django s’octroie un nouveau mandat : se venger par amour. Et sa quête devient non seulement légitime, mais héroïque. Notre héros n’attend plus de récompense vénale pour le courage investi dans les crimes qu’il est prêt à commettre, mais la liberté de la femme qu’il aime. Son parcours souffre pourtant de quelques détours qui remettent en cause sa noble intention : quelle est la limite morale qui règle la transformation de la colère en décharge de violence envers les agresseurs qui doivent « payer » ?

Django laisse mourir, comme dans l’indifférence, un esclave déchiqueté par des chiens. Est-il responsable de cette fin tragique ? Certainement pas, car la fatalité avait condamné ce frère qui le renvoie à sa misère passée, bien avant qu’il ne passe devant sa dépouille sur son cheval d’homme libre. Le malaise est inéluctable et nous prend tous aux tripes : quel est le statut d’un homme qui a laissé passer l’occasion (même risquée) de sauver l’un de ses proches ? La réponse de Tarantino ne se fait guère attendre : il y a en toute victime un bourreau potentiel, et notre héros n’est de loin pas le plus déplorable à l’avoir mis en acte. Alors que Django « joue » le traître pour une noble fin, il se voit dépassé et ainsi comme pardonné du personnage qu’il incarne  malgré lui pour une bonne cause, par un traître réel.

Stephen, le nègre soumis de l’homme blanc qui réduit ses esclaves à des animaux de combat, est le très fidèle conseiller de son maître bien aimé. L’esclave n’en est plus un, il est devenu  un associé, et il sert les intérêts d’un monstre sans nom. Stephen est si dévoué qu’il en a même oublié la couleur de sa propre peau. Il va jusqu’à dénoncer Django, et menacer de mort sa bien aimée, qu’il humilie aussi bien qu’un négrier le ferait.

L’ambiguïté, qui frise le dégoût face à ce personnage troublant, sauve Django des soupçons qui pèsent sur sa moralité à jouer « le Kapo ». Tarantino ne fait pas dans la dentelle : il marque chaque scène de violence et d’humiliation par la présence d’un ou plusieurs noirs, hommes ou femmes (même la pitié féminine n’est plus de mise). Les témoins-traîtres le sont devenus pour avoir reçu des privilèges de blancs ; ils paient leur supériorité sur les autres noirs en étant complices des pires scènes d’horreurs, nées du fait de l’esclavage.

Le personnage de Stephen n’est qu’un paradigme, nous nous sommes tous transformés en valets soumis à l’idée que même si la vengeance n’a rien de légal, elle devient légitime, et nous voilà figés devant le fait accompli de l’engrenage qu’elle implique. Mais il y a pire encore : ceux qui ont été délivrés de leur souffrance individuelle d’esclaves sont présentés comme sourds et insensibles à celle des autres ; le serions-nous devenus, nous aussi ?

Django ira jusqu’au bout du processus de légitimation de ses actes. Alors qu’il échappe à la violence illimitée à laquelle voulait le condamner le sinistre majordome, devenu l’emblème de la traîtrise, le sort se retourne. Il a l’occasion d’épargner celui que la cruauté et le mépris des blancs ont perdu, ou de lui faire la leçon. Mais il n’est plus question de sauver les âmes des « nègres » devenus Kapos comme à leur corps défendant.  Il s’agit juste de sauver les intérêts d’un individu qui a un compte personnel à régler, et de justifier jusqu’au bout le prix exorbitant que cela coûte.

La  vengeance s’exacerbe dans la distorsion fondamentale de la Justice quand elle s’exprime directement entre individus particuliers. Et malgré les apparences, en ce sens, Tarantino augmente encore le malaise qu’il nous imposait dans Inglorious Basterds (où la vengeance se disait de façon plus impersonnelle, au nom d’un groupe de victimes). Ici Django joue sa peau, sa propre histoire, et son projet personnel. Il n’est à aucun moment concerné par une cause universelle qui le sauverait de ce héros / faux traître qu’il est devenu pour des raisons singulières.

La gloire comme arrachée de Django nous semble dès lors fort discutable.

La souffrance et l’injustice donnent à toute victime un ticket pour devenir celui qui magnifie l’idée de vengeance comme possibilité pourtant imaginaire de réparer le mal. Mais on ne peut prendre ce désir pour une réalité : si la vengeance a été érigée en principe réparateur, c’est avant tout parce qu’elle est une jouissance à laquelle seules les victimes peuvent goûter.

La vengeance ne se réduit pourtant qu’à ce qu’une Justice malmenée à donné l’occasion d’advenir. Elle est la réaction naturelle et instinctive de celui qui n’a pas compris que « faire payer » ne se fait pas pour soi mais au nom de cette valeur universelle qui fait de nous des humains : l’idée de justice. C’est d’ailleurs en ce sens que la Justice ne prétend jamais faire subir une peine commensurable au crime qu’elle punit.

Tout crime reste en soi irréductible à quoi que ce soit qui tendrait de le réparer. Il est la marque d’une souffrance qu’aucun mot ne peut décrire, et d’une peine qu’aucun acte « en retour » ne serait en mesure d’exprimer. Rendre effectives nos pulsions par la soif de vengeance n’effacera jamais un mal irréversible, mais aura pour effet retors d’annuler sa dimension d’irréparable.

3 Comments

  • Répondre juin 10, 2016

    Cordy

    You’re a real deep threnki. Thanks for sharing.

  • Répondre février 19, 2013

    Mickael

    Il y a des coups de pelles qui se perdent, ma mie…

    Pour ma part j’ai trouvé ce film chevaleresque et engagé, intelligent et fin, une œuvre majeure pour Tarantino qui reste à mes yeux un artiste de grand talent.

    Certes, nous sommes loin de « Elle – Magazine », car nous chevauchons avec nos deux héros dans une époque désormais révolue, ou la vie ne valait rien face à la justice, même si elle d’ordre individuel

    Dans ce cadre passé ou vivre en cohésion avec notre âme était encore de rigueur, l’auteur nous entraine dans un visuel choyé à la découverte de personnages subtils, vibrant, bien que peu attachant (et c’est tant mieux).

    Tout le plaisir du film réside dans la mise à mort sanglante et systématique d’un vieux système de pensée dans lequel il ne reste à la fin ni esclave, ni esclavagistes, ni même chasseur de trésor.

    Préside alors l’amour, sauvage et cru, bravant l’horizon droit face à la tempête…

    J’ai adoré la scène des chiens qui dévore cet esclave qui avait fuit sa condition et qui se fait rattraper par les méchants patrons. Tarantino délivre là une grande leçon sur la cruauté de l’Homme, et nous rappelle par ce biais qu’elle à longtemps été le signe d’un profond respect, Oui, il fut un temps ou l’homme méprisant était considéré parmi les hommes, et si il y a quelque chose à ramener au 21eme siecle, c’est que ce comportement, aujourd’hui encore, existe.

    Et à ces gens qui portent le regard du mépris sur les autres comme symbole de leur réussite et de leur ascension (et il y en a beaucoup au cinéma) je dis : Y’a des coups de pelles qui se perdent !

    Mes 2 cents,
    Mickael

    • Répondre juin 11, 2016

      Dolly

      Affischen skulle passa perfekt i min LILLEBRORS rum. Min lillebror är en mutnsfaisakt, han har affischer av alla de stora, Lennon, Hendrix och självklart Marley men jag tror han skulle bli så otroligt glad om han fick en signerad affisch. Därför hoppas jag vinner en som jag kan ge till min bror.

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