« Une Histoire d’amour » : ratage complet pour le premier film d’Hélène Fillières

Adapté du roman de Régis Jauffret (« Sévère », lui-même inspiré d’un fait divers, le meurtre en 2005 du richissime banquier Edouard Stern par sa maîtresse Cécile Brossard, avec laquelle il entretenait une relation sado-masochiste), le film d’Hélène Fillières est un curieux et complet ratage, qui confond design visuel et mise en scène.

Ce qui frappe en premier lieu dans Une Histoire d’amour, c’est l’infinie précaution avec laquelle Fillières flirte avec le néant, flatte l’atone, esthétise son infaculté – son renoncement ? – à interpréter tant les faits que le roman auxquels son récit s’adosse, à porter sur le sujet un regard qui lui soit propre. Non que le cinéma soit tenu de tout expliciter, voué aux seules vertus du dévoilement, mais force est de constater que l’auteur ne dit qu’une seule chose, et c’est qu’il y a un mystère. Une fois la chose entendue (certes, il y a quelque chose qui, dans la relation de ces deux-là, échappe à l’appréhension comme au jugement, mais que le simple énoncé du fait divers originel semblait en soi évoquer), la conviction qui porte le film, c’est donc qu’à force de brasser des thèmes (l’argent, le pouvoir et le sexe, la relativité des valeurs morales, la part de servitude volontaire qu’implique toute relation amoureuse), ils finiront, d’eux-mêmes, par s’articuler et faire sens. Une Histoire d’amour se borne dès lors à l’application de sa note d’intention, telle qu’empruntée à Jauffret et délivrée, en voix off et dans le corps même du film, par Bohringer (« Les histoires d’amour sont des planètes privées […] Elles obéissent à des lois inconnues du reste de l’univers. […] On nous jugera au nom de lois qui n’étaient pas les nôtres au moment des faits. »).

Singulièrement désincarné, trop évasif pour prétendre au théorique, le film se contente ainsi de glisser à la surface de son sujet. Du fait divers, Fillières ne fait que redoubler l’opacité, en semblant suggérer que, sans jamais rien dire, elle n’en pense pas moins, et laisse en suspens – à la disposition des plus sagaces de ses spectateurs – quelque méditation profonde et pénétrante.

Mais que pourrait-il se loger dans ce récit sans plis, qui s’emploie régulièrement à redoubler son écran (cette manie de filmer ses personnages à travers des baies vitrées) ? Ce pensum pétrifié dans ses cérémoniaux, plombé de surcroît par des dialogues improbables ? Une fois les silhouettes tracées à gros traits, et filmées comme telles (aucun prénom, sinon celui que s’invente Casta, mais une galerie de figures archétypales : le Banquier, la Jeune Femme, le Mari, le Ministre…), et une fois les lieux repérés, l’ambiance posée (night-club et restaurant chics, couloirs d’aéroport et parvis de banque déserts, vastes intérieurs de la demeure de Poelvoorde – tous froids comme la mort, livrés le plus souvent à un clair-obscur des plus signifiants), l’essentiel était sans doute fait : Une Histoire d’amour confond dès lors design visuel et mise en scène, direction artistique et partis pris formels, jusqu’à ne plus évoquer, au mieux, qu’un long clip pour Daho (dont le thème du très beau L’Adorer, signé Fambuena & Pierot, revient à plusieurs reprises), au pire, un spot publicitaire pour la nouvelle Audi A5.

Ainsi, les travellings dont abuse Fillières – avant, arrière ou latéraux, sans que jamais l’on saisisse ce qui aura justifié le recours à l’un plutôt qu’à l’autre – et dont l’un des tous derniers plans entérine la vacuité. Reda Kateb, empruntant un escalator, s’éloigne de Laetitia Casta, immobile dans la travée déserte d’un aéroport : la caméra épouse le regard de Kateb, accompagnant le mouvement de l’escalator, et induisant ainsi un travelling arrière sur Casta, lequel ne diffère en rien des déplacements imprimés jusque là. Le film paraît alors, enfin, pour ce qu’il est : un mouvement mécanique, automatique et ininterrompu.

Une Histoire d’amour, de Hélène Fillières, avec Benoît Poelvoorde, Laetitia Casta, Richard Bohringer, Reda Kateb, Jean-François Stévenin, France, 1h20.

1 Comment

  • Répondre janvier 8, 2013

    Eve

    Bien evidemment je n’irai pas voir ce film, mais j’en retiens l’excellente critique qu’il a provoqué… Chaque ligne résonne comme un gong voué à sonner l’arret de tant de films construits sur le même mode du vide en guise d’ineffable et d’inspiration fumeuse en guise de contenu…
    Merci à Thomas d’avoir mis des mots sur tout ce qui se pense clairement, y compris le sentiment d’avoir été floué…
    Si même cela peut se dire avec précision et intelligibilité, imaginez à coté de tout ce qu’Helene Fillieres est passée alors que pour une fois elle était du coté de ceux qui disentt; c’est la morale implacable de cette belle critique!

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