Tabou

Tabou, film de crise, capte un point de non-retour, tant artistique qu’économique. C’est un film portugais qui raconte un monde en crise. Le Portugal, la vieille Europe… Le regard sans concession sur un monde qui se meurt, une certaine idée de l’Occident, engloutie par un colonialisme culturel et économique venu, pour l’essentiel, des Etats-Unis… C’est donc dans ce contexte que Miguel Gomes revient sur l’histoire coloniale de son propre pays, pour interroger finalement le spectateur sur les origines de la crise économique, aussi bien que sur celles des images.

Le film segmente. Il est permis d’y voir un diptyque, quand d’autres y incluent une troisième partie – le premier film, fiction se déroulant au cinéma (film muet, pastiche de ces aventures romantiques et coloniales qui a valeur, en fin de compte, d’auto-critique pour Miguel Gomes). Car la première des crises est celle du cinéma, du manque d’audace d’un art qui, dans les grandes lignes, produit à la chaîne des oeuvres statiques, attachées à une forme n’ayant pas évolué depuis les grands films de la période du muet. Gomes, avec Tabou, s’interroge sur les formes de cet art. En sortant du film, madame Pilar, la spectatrice qui offre ses yeux et ses oreilles au spectateur de Tabou, est plongée dans un cinéma-vérité. Le Portugal d’aujourd’hui, âpre, dur. La crise encore – non pas celle des images, cette fois, mais la crise financière. Pilar observe ce Portugal, s’inquiète des disputes qui opposent sa vieille voisine acariâtre, Aurora, à sa domestique cap-verdienne, Santa. Elle attend une étudiante polonaise, s’inquiète encore – au dernier moment, celle-ci lui fera faux bond. Elle lit et s’arrête – la chose a son importance – sur un site internet, une image furtive : Le Manifeste des économistes atterrés. Un cri de révolte d’économistes français de renom, s’indignant contre le manque de clairvoyance des politiques face à la crise, ceux-ci préférant suivre un schéma idéologique dépassé, mis en place dans les années 60 – le néolibéralisme de Milton Friedman et de l’Ecole de Chicago. Ce formatage idéologique fait aujourd’hui des ravages dans une Europe en pleine déliquescence.

Ce plan livre la clé de la première partie, quasi documentaire, et l’articule à la seconde, d’une splendeur baroque. Alors que la vieille dame se meurt, un homme se présentant comme un vieil ami raconte l’histoire de l’acariâtre Aurora. Celle-ci est née en Afrique noire, a passé sa jeunesse aventureuse sur un continent en pleine période pré-révolutionnaire. Elle était belle, attirante et charmante. En bonne femme blanche, elle aimait s’occuper des petits autochtones. Elle était mariée, heureuse. Le narrateur nous explique ensuite comment il a rencontré la belle, tandis qu’avec un ami, il montait un groupe de pop-rock, très prisé à l’époque. Son ami conquiert l’amitié du mari d’Aurora en lui sauvant la vie. Grâce à cette amitié, le narrateur et son ami se font une place dans la haute société coloniale. Ils s’amusent, font la fête, et le narrateur, fatalement, tombe amoureux d’Aurora. Il va sans dire que cette partie est un choc esthétique. Gomes renoue ici, sans doute comme aucun autre avant lui, avec l’essence même des grands films du cinéma muet. On a dit que l’absence de parole dans cette partie, pourtant sonore, serait une façon d’illustrer une histoire qui n’a pas été dite. Possible, mais il s’agit aussi pour Gomes de s’interroger sur la représentation du passé, et de l’utilisation de l’image.

On y revient, au muet, à cet eden cinéphilique. Et l’on comprend que le Tabou du titre n’évoque pas seulement le passé d’Aurora, ni celui du colonialisme portugais (et par extension européen), mais aussi celui de Murnau, qui scella son destin tragique. Et s’il restait un doute, rappelons que l’autre grand film américain de Murnau a pour titre L’Aurore. Il est question, évidemment, de cinéma. De celui qui a bénéficié des fonds nécessaires aux artistes de grand talent, le cinéma hollywoodien des premiers temps. Une culture américaine qui va de pair avec une économie : l’image n’arrive jamais seule. Que le groupe mis en scène pastiche la pop anglo-saxonne n’est pas un hasard. L’impérialisme s’impose tant économiquement que culturellement, l’Europe et le Portugal ne sont pas seulement soumis à un diktat idéologique prenant racine aux Etats-Unis : ils lui sont culturellement soumis. Une sorte de néocolonialisme qui asphyxie les peuples. Mais tout ceci ne dure qu’un temps, suggère le film, et si les portugais ont dû fuir l’Afrique, le moment viendra où l’Europe devra se réveiller.

En attendant, Miguel Gomes se contente de s’interroger, non sur le devenir politique du Portugal ou de l’Europe, mais sur l’image et le cinéma en général. Comment offrir une production autre, détachée de la splendeur hollywoodienne ; comment ce cinéma populaire peut-il s’écarter des bases esthétiques mises en place par les grands cinéastes du muet ? Si le film se garde de répondre, la question est posée. Quel cinéma peut-on créer au XXIème siècle ? Avec Tabou, Miguel Gomes pose une première pierre pour ériger l’hypothétique révolution cinématographique de demain.

Tabou, de Miguel Gomes, avec Teresa Madruga, Laura Soveral, Ana Moreira, France / Portugal / Brésil / Allemagne, 1h50.

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Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis , il se réfugie à l'université pour y faire grève et bouffer du film. Il s'y passionne pour la critique et l'écriture de scénario. Depuis, il s'efforce de trouver du boulot là où il est question de cinéma. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné, il écrit aujourd'hui pour Les Fiches du Cinéma et Cine-Heroes. Il goûte aujourd'hui l'ivresse du pouvoir en co-fondant Cinématraque.com

12 Comments

  • [...] ? Évidemment, quelques rabat-joies se sont mêlés au débat. D’autres ont su l’élever : Tabou serait la première pierre angulaire d’une nouvelle révolution cinématographique. Mais si cet accueil tient dans l’ensemble du miracle, il porte en lui un curieux [...]

  • [...] idées de cinéma. On ne se lasse pas de s’étonner de voir que c’est en Espagne, au Portugal ou en Grèce (et même en Italie) que le cinéma européen fait preuve d’une belle [...]

  • Répondre janvier 9, 2013

    Martin

    On vient de sortir du film. Et je viens de lire ton article. C’est un film de critiques ciné. Tout ce que tu dis est intéressant (plus que le film), mais ça me fait penser à ces oeuvres d’art contemporaines qu’on ne peut comprendre sans discours à côté. Je n’ai pas trouvé que c’était un choc esthétique, ni politique, j’ai trouvé l’histoire ennuyeuse. Tu parles de cinéma populaire dans ton texte, tu fais référence aux films muets. La différence c’est que le film muet, les références, étaient des films populaires, en tout cas accessibles. Là on a un film qui va parler aux happy few. Si le cinéma du XXI ° siècle est un truc réservé aux cinéphiles exégètes fascinés, c’est un peu triste.

    • Répondre janvier 9, 2013

      GAEL

      Miguel Gomes est aussi critique ciné, comme l’était en son temps Jean-Luc Godard. Cela ne veut rien dire « un film de critique ciné ». Absolument rien. J’ai pas eu l’impression d’un film difficile d’accès loin de là. Le film est construit très simplement, avec une première partie qui prépare à la seconde beaucoup plus radicale. C’est effectivement un film qui se nourri d’oeuvres populaires, avant tout américaines de l’époque muettes ou contemporaines. Le cinéma muet de la même manière n’était forcement populaire, il y a toujours eu une industrie du cinéma qui fabriquaient des films populaires hier comme aujourd’hui, tout comme hier il y avait des films ne cherchant pas à plaire au plus grand nombre (le cinéma d’avant garde à la Germaine Dulac, les premiers films surréalistes). Ce qui m’intéresse dans le cinéma ce n’est pas de faire des cases: cinéma populaire d’un côté et film pour les happy fews de l’autre. J’embrasse tous les cinéma, il y a autant à dire à penser dans John Carter que dans Tabou. Andrew Stanton demande autant a son public que le demande Miguel Gomes. Chacun demande une certaine exigence à ses spectateurs. Ce qui m’intéresse autant dans le cinéma à grand spectacle que dans le cinéma d’art et d’essai c’est d’avoir devant moi des films qui poussent le spectateur à réfléchir, à ne pas être passif devant les images. Les films sont d’autant plus passionnant lorsqu’ils arrivent à se construire en ayant su digérer leurs références. Tu compares Tabou a une oeuvre d’art contemporaine, tu n’as pas tort, s’en est une, comme l’est Casino de Martin Scorsese dont le cinéma semble être une référence de Gomes. Parce que en partie muet, parce qu’exigeant du spectateur un peu d’attention à son début, tu y voit un truc d’intello chiant, mais c’est aussi ce genre d’art contemporain qui nourrie le cinéma de Scorsese. Le cinéma populaire et le cinéma d’happy few comme tu le nomme avec mépris se nourrissent l’un l’autre et c’est ça qui est intéressant. Difficile de comprendre la beauté de l’Etrange Noël de Monsieur Jack si l’on fait abstraction du travail de Tim Burton en temps que producteur pour attirer à lui les meilleurs artistes de l’animation au monde dont seul Selick provenait du cinéma dit « populaire ». Tabou mérite d’être défendu, et c’est un peu triste que, parce que tu n’as pas accroché tu déclares qu’il s’agit d’un film pour les happy few car quelque part tu dénigres aussi le cinéma dit populaire. Il y aurait un cinéma « accessible » pour la masse et un cinéma chiant et compliqué pour les happy few comme tu le dis. Il me semble oui que Miguel Gomes réfléchis a renouveler le cinéma, dont le cinéma populaire, et qu’il n’est pas le seul. De l’autre côté, il y a Peter Jackson qui propose une autre réflexion pour tenter de renouveler le cinéma avec un film qui, dans son récit en tout cas, est loin d’être accessible pour tout le monde. Dans sa forme en 48ips il arrive a embarquer un des spectateurs les plus réticents à son univers: Moi.

      Bref je comprends tout a fait que tu ne sois pas rentré dans le film, de là à laisser un commentaire aussi peu constructif et méprisant… Là pour le coup c’est vraiment triste.

      • Répondre janvier 14, 2013

        Martin

        Hey cool.
        On n’est pas obligé d’être d’accord.
        Et c’est toi qui commence à parler de cinéma populaire. Dans ton article.
        Alors je n’ai pas aimé ce film. Ça devrait être possible de ne pas aimer un film, non ? De s’ennuyer ? Sans être remis en question. Happy few, l’expression ne me semble pas si méchante. Mais elle n’est sans doute pas appropriée. Tu vois bien à qui plaît ce film Gaël : ce n’est pas un spectre social très large. Et pourquoi pas.
        Quant à ta phrase : « Chacun demande une certaine exigence à ses spectateurs. »
        Là on n’a pas la même conception des choses. Les artistes que j’aime, les oeuvres d’art que j’aime n’exigent rien de moi. Quand j’assiste à Hamlet, je n’ai pas l’impression que cette oeuvre exige quelque chose moi. Non plus quand je vois They Live ! de Carpenter. Scorcese se nourrie de ce qu’il veut. J’imagine que moi aussi certaines des mes lectures, qui m’influencent, seraient vu comme chiantes par d’autre gens. Ce n’est pas bien grave.
        « Il y aurait un cinéma « accessible » pour la masse et un cinéma chiant et compliqué pour les happy few comme tu le dis. »
        Bah non je ne dis pas du tout ça. Il y a des films populaires chiants (Le Flic de Beverly Hills 3 :-) ).
        Sur l’accessibilité, tu sais j’aurais le même problème avec Finnegans Wake, de Joyce. Cela ne m’est pas accessible (et ça me pose question), et des gens (en général des initiés) trouvent que c’est un chef d’oeuvre.
        Ma manière d’envisager l’art c’est la multiplicité des lectures, les différents niveaux. C’est Shakespeare : des pièces qui étaient vu par les éduqués et non éduqués. Des oeuvres accessibles, et profondes, qui permettent d’aller plus loin si on le désire (et sans exigence).

  • Répondre décembre 16, 2012

    Jérôme Wurtz

    l’amant, Aventura, appelle à un autre film. Celui de Antonioni. Une autre révolution dans le cinéma, tout aussi importante que L’Aurore. Peut être deux films qui se rencontrent pour exprimer une disparition? Je me pose la question.

    • Répondre décembre 16, 2012

      GAEL

      Et oui, et oui, très juste!

  • Répondre décembre 12, 2012

    EVE

    Décidément, il doit y avoir quelque chose qui m’échappe TOTALEMENT à ce qu’il y a à saisir au cinéma!
    Je suis sortie de Cosmopolis au bout d’une demie-heure,
    J’ai couru voir de We and the I parce que Gaël l’avait chaudement recommandé, j’ai crois que j’y ai dormi 3/4 d’heure…
    et hier soir encore sur le conseil de Gaël et de toute la critique dithyrambique sur « ce film de l’année » je me suis précipitée pour le voir dans un Cinéma où je ne suis même pas abonnée en illimité, je suis sortie au bout d’une heure, après avoir payé ma place…

    Quand je serai grande, tu m’expliquera Gaël?!! Peut-être un jour je comprendrai, ou pas!

  • Répondre décembre 6, 2012

    Benjamin

    Bel article, et belle conclusion: oui, Gomes cherche à inventer le cinéma du XXIe siècle, sans imposer de solutions. Ce film est un choc esthétique, Booboo, ne le rate pas!

  • Répondre décembre 6, 2012

    GAEL

    J affirme seulement mon impression que Gomes aimerait que le cinéma explore d autres façon de mettre en scène un film. Au cinéma comme ailleurs je ne crois pas qu’une révolution vienne d aussitôt.

    • Répondre décembre 6, 2012

      GAEL

      « de si tôt » c’est mieux.

  • Répondre décembre 6, 2012

    Booboo

    C’est une sacrée affirmation que tu fais en dernière phrase Gaël !

    J’ai pas encore vu le film. Il vient de sortir au Québec. J’espère avoir le temps de le voir prochainement.

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