L’homme qui rit

Il est toujours périlleux de se mesurer à un monument de la littérature française. Jean-Pierre Améris a choisi d’adapter L’Homme qui rit. Pauvre Victor Hugo : la puissance tragique de l’histoire de Gwynplaine, défiguré dans un sourire permanent par les Comprachicos, s’en trouve réduite à un conte édulcoré version carton-pâte.

Que Jean-Pierre Améris ait choisi de se recentrer sur la substantifique moelle du roman n’est pas condamnable en soi, car les longues digressions hugoliennes sur la noblesse et la vie à la Cour n’étaient pas indispensables à la compréhension de l’histoire. Mais pourquoi ces ajouts narratifs, pures inventions du réalisateur, qui alourdissent le récit au détriment de sa subtile gravité ? Deux indices : la date de sortie du film et le label Europa Corp qui l’accompagne. En substance, il s’agit de livrer un joli conte de Noël tout public, ni trop violent, ni trop difficile à comprendre. Résultat : les personnages sont caricaturaux (dans le roman, Ursus, l’homme au grand cœur, est aussi un misanthrope, ce qu’oublie manifestement le réalisateur), la dramaturgie est sur-écrite (l’ajout artificiel de la scène dans laquelle Déa surprend Gwynplaine au lit avec la duchesse a pour unique objectif de montrer, au cas où on ne l’aurait pas compris, combien elle souffre). On atteint le degré zéro de la subtilité.

Et malheureusement l’esthétique du film n’est pas là pour rattraper ces défauts. La reconstitution de l’Angleterre du XVIIIème siècle est affreuse. On se croirait dans les décors de synthèse d’un mauvais jeu vidéo, avec un style à mi-chemin entre La Cité des enfants perdus et Sleepy Hollow, mais sans la touche personnelle de Jeunet ou de Burton. Quant à la mise en scène, oubliée la notion de suggestion, tout est pré-mâché pour la satisfaction immédiate du spectateur… Les méchants sont annoncés à grands renforts de musique pesante et d’accents clichés. On retrouve d’ailleurs constamment cette pénible volonté d’appuyer chaque propos : pourquoi ne pas se contenter de ce plan d’ensemble ironique du Parlement filmé en contre-plongée, qui représente la Chambre des Lords telle un cheptel de moutons ? Faut-il vraiment le compléter de gros plans insistants sur les faux nez des Lords disgracieux et grimés ?

C’est sûr, Jean-Pierre Améris aura réussi à banaliser le propos de Victor Hugo pour en faire ressortir de véritables lieux communs : la vraie beauté est intérieure, l’amour est plus fort que la mort. Un grand livre ne fait pas nécessairement un grand film.

L’Homme qui rit, de Jean-Pierre Améris, avec Marc-André Grondin, Gérard Depardieu, Emmanuelle Seigner, Christa Théret, France, 1h33.

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Cinéphile éclectique, surtout quand il s'agit de cinéma américain (voire anglo-saxon à la limite).

2 Comments

  • Répondre décembre 25, 2012

    Mr Bidon

    Effectivement pour un budget plus ou moins égal la cité des enfants perdus, le résultat n’est pas là, l’erreur était peut être de tout faire pour avoir Depardieu dans son film comme choisir un livre de Victor Hugo, signer le chèque qui va bien au lieu d’ajouter la 1/2 h manquante au film… des choix visiblement pas terrible (imposé par Europa Corp ?). Enfin personnellement, après avoir vu le film, je ne le trouve pas si mauvais ça j’aime bien l’innocence de Gwinplen principalement dans la scène du sénat.

  • Répondre décembre 24, 2012

    EVE

    … la vraie beauté est intérieure, l’amour est plus fort que la mort, et le courage c’est prendre le temps de nous faire la critique de ce film apparemment misérable! merci pour ce geste qui m’évite de m’y précipiter comme j’en avais l’intention ^^

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