Les Bêtes du Sud Sauvage / Interview fissa et alcoolisée avec Benh Zeitlin

Autant vous l’avouer, j’ai flashé sur Benh Zeitlin :

Et le produit de cette interview n’a en rien été affecté par la consommation d’une bouteille de Sauvignon et d’un certain nombre de bières.

Benh, c’est un peu ma plus grande histoire d’amour. Quand bien même il mange des huîtres et porte des chemisettes. Et je sais qu’il le sait aussi.

J’ai rencontré Benh pour la première fois à Cannes, lors de la remise des prix du Jury Jeune. Epuisée par une nuit blanche à débattre avec passion pour la remise du prix Regard Jeune et du Prix de la Jeunesse, un rien m’émouvait. Surtout la vue d’un dürüm. Josh (le producteur de Beasts), Lucy (la co-scénariste) et Benh incarnaient la joie et la fierté à mes yeux. Je voyais des papillons et des fleurs éclore à chacun de leurs pas, lorsqu’ils sont montés sur l’estrade. Non, cette impression n’était pas à mettre sur le coup de la fatigue.

Pour un reportage sur le Jury Jeune, je m’étais déjà prêtée au jeu de l’interview avec Benh. Mais j’étais tellement au fond de ma vie que je ne savais plus si je pleurais ou si je bégayais. Bref, un échec. J’ai recroisé la fine équipe de Beasts à la soirée de clôture du festival. Un grand moment fait d’ivresse, de joie et de rapiats-du-buffet, couronné par un bain de minuit collectif plutôt incongru. Rien que d’y penser, j’en ai le myocarde en folie.

Autant dire que nos retrouvailles à Ghent, le 16 octobre dernier, s’annonçaient aussi excitantes que surprenantes.

Si tu devais interviewer un réalisateur, tu lui demanderais quoi ?

Je crois que je partirais d’une séquence, ou d’une image d’un de ses films, pour parvenir à une réflexion plus globale, sur sa vision de la vie ou sur la dimension politique du film. Je lui demanderai pourquoi il a posé la caméra à tel endroit, et pas à un autre.

Faisons comme ça. Pourquoi des cochons ?

En fait, c’est une très bonne question. L’idée m’est venue après avoir vu des cochons aveugles dans le jardin de Lucy. Ils étaient hideux, et tellement gros qu’ils pouvaient à peine marcher ! Tout a un lien finalement. Le cochon apprend vite et très tôt, comme les enfants. Tu vois le tatouage d’auroch sur la cuisse de l’institutrice ? Ce n’est pas un monstre. A la fin, le cochon et Hushpuppy sont simplement deux enfants qui se regardent droit dans les yeux.

Parle-moi de la scène avec la mère de Hushpuppy : réel ou fantasme ?

Je ne sais pas, mais tout y évoque la mort et le paradis, de la lumière aux particules de poussières. Hushpuppy est enfin prête à affronter la mort après ce passage dans cet univers fantomatique. Elle est mieux préparée pour la réalité, celle de son père à l’agonie.

Pourquoi as-tu choisi des acteurs non professionnels ? Un hommage au néo réalisme ?

Pas du tout. Au début, l’idée était de mélanger des locaux et des professionnels, mais finalement nous n’avons gardé que les locaux. C’était plus fort et authentique, car nous avons choisi des amateurs avec un potentiel d’acteur.

J’ai vu Glory at Sea (ndlr : court métrage réalisé en 2008) après Beasts of The Southern Wild. J’y ai vu beaucoup de similitudes qui m’ont déroutée. Est ce que Beasts serait le prolongement, ou même la sublimation, de ce premier travail ?

Il ne faut pas voir Glory at Sea après Beasts. Ca n’a pas de sens. Alors, bien sûr, on peut trouver des thèmes communs, mais ce sont deux films bien différents. L’ouragan Katrina avait tout détruit, laissant des tas de gens sans maison et sans ressources. Il nous a fallu trois ans et demi pour créer Beasts. C’est un travail de maturité et d’artisanat. D’autant que Beasts est inspiré d’une comédie de mon amie Lucy. Elle y avait distillé des pans entiers de sa vie, des traumatismes que seul l’humour pouvait apaiser. Par exemple, dans sa pièce, Hushpuppy est un petit garçon. C’est une pièce pleine de fougue, et terriblement drôle. Je voulais garder cette force dans le film. Je crois qu’elle n’a pas été déçue.

Comment s’est passée la direction d’acteur avec Quvenzhané Wallis (la petite Hushpuppy) ?

Elle est merveilleuse. Elle était toute jeune lors du tournage. Travailler avec un enfant, c’est génial mais beaucoup plus délicat, car ils s’ennuient vite. Et Quvenzhané est très différente de Hushpuppy. Elle est habituée à un certain confort : jouer sur son Ipad, ou mettre de jolies robes… Et il faut réussir à l’amener vers des états qu’elle n’a pas envie de ressentir. Pour les sentiments, nous avions créé un langage. Par exemple, je lui demandais de quelle couleur était sa colère, elle me disait « verte », et je lui répondais « non, je veux une colère plus violette ! ». C’est simple et efficace. Elle se moquait souvent de moi et avait toujours peur qu’une scène soit coupée.

Est-ce que tu travailleras dans les mêmes conditions pour le prochain tournage ?

Certainement oui, car tu es coupé du monde, et donc, plus concentré sur le tournage. Dwight a fermé sa boulangerie le temps du tournage, par exemple. Je ne vivrais pas dans le bayou, mais je me suis installé à la Nouvelle Orléans, et je rejoins le bayou le week-end. Même pas peur des moustiques…

Tu penses que Dwight est meilleur acteur que boulanger ?

Officiellement, oui, bien sûr. Mais entre nous…

Tu es très pris en ce moment, depuis ton succès à Sundance, tu es sollicité dans tous les grands festivals internationaux. Que fais tu de ton peu de temps libre? Tu travailles sur un second long métrage ?

Je compose. D’ailleurs, après la tournée, je me remets à l’écriture de musique. J’aimerais sortir un album. C’est trop dur de penser à un nouveau projet de film après en avoir décortiqué un autre. Et puis, j’aimerais écrire des paroles de chanson, quelque chose d’épique.

A Cannes, plusieurs films en sélection officielle (comme Mud de Jeff Nichols ou The Paperboy de Lee Daniels) prennent comme cadre le bayou, ou du moins le Sud des Etats Unis. As-tu vu ces films ? Qu’en penses-tu ?

Malheureusement, je n’ai pas vu Mud, mais Take Shelter était incroyable. Et je déteste Precious. Le bayou est un cadre sauvage et encore peu exploité, la Louisiane attire davantage les tournages, car ce sont de vrais paysages à l’état sauvage. Les producteurs sont certainement aussi très intéressés par les aides locales qui sont attribuées à ce genre de tournage. Et, en même temps, c’est vrai, il y a comme un retour à l’Amérique profonde…

Comment as-tu réagi en apprenant que Barack Obama avait vu le film et l’avait recommandé à ses proches ?

C’était fou. Mais, le jour où elle m’a appris ça, Oprah (Winfrey) s’écoutait parler, c’était assez perturbant.

Cite-moi un film que tu adores mais que tu ne pourras jamais citer à une fille que tu dragues.

The Notebook (N’oublie jamais en VF), je l’ai vu trois fois dans l’avion. Il me fait trop pleurer. Surtout les scènes clichés avec les oies ou le baiser sous la pluie. Ça, c’est un vrai plaisir honteux. Mais surtout, l’histoire en elle-même, qui est pourtant hyper traditionnelle : deux jeunes gens qui s’aiment mais qui ne peuvent pas être ensemble, et qui finissent par se retrouver malgré les épreuves. J’ai vu un autre film avec la même structure, un film scandinave des années 90, avec des lesbiennes. Celui-là aussi, je l’ai adoré.

Donne moi ton top 1 de tes meilleurs films pourris :

The Avengers. Tellement pourri, mais tellement bien.

Si tu devais faire regarder un film à ton pire ennemi pour le torturer, ce serait quoi ?

Probablement The Dark Knight, à cause de sa cruauté. Tout y est gratuit et violent, sans raison. On y glorifie la force, l’ordre, l’autorité. Ou bien Transformers 2. Mais en mettant toutes les scènes de dialogue bout à bout.

Les critiques de Beasts sont élogieuses. Un public t’a touché plus qu’un autre ?

J’ai établi un top 3 des spectateurs qui pleurent le plus. 1) les Français 2) les Américains 3) les Mexicains (c’est fou comme ils sont bruyants !). Les Flamants ne pleurent pas. Mais emmène ton mec voir Beasts, si tu veux le voir pleurer ! Mais le pire, c’était les femmes à Deauville. Des hystériques !

Tu as revu ton film récemment ? Ce n’était pas étrange ?

A New York, je suis allé voir le film comme n’importe quel spectateur, avec une amie.

Avoue, tu as plus observé les gens que regardé l’écran.

OK, c’est vrai. Mais c’est cool d’être inconnu dans une salle. Et j’ai aimé ce que j’y ai vu…

Les Bêtes du sud sauvage, de Benh Zeitlin, avec Quvenzhané Wallis, Dwight Henry, Levy Easterky, Etats-Unis, 1h32.

PS : Il aime les femmes qui fument. Je dis ça, je dis rien.

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