« Gigi », le Paris 1900 de Minnelli

Paris, 1900, la splendeur de la Belle Epoque, telle que seul Hollywood se permet de la rêver, c’est-à-dire en technicolor et en cinémascope, avec des centaines de figurants, et tournée dans la ville-lumière même. Un ciel éternellement bleu, des couleurs chatoyantes, des toilettes plus somptueuses les unes que les autres, des promenades en calèche devant les palais. Vous vouliez du rêve ? Minnelli vous l’offre, à portée de main, ici et maintenant.

Un homme élégant, d’âge mûr, à l’accent français appuyé, s’adresse à nous. Sous le haut-de-forme, Maurice Chevalier, dans son rôle emblématique de séducteur français façonné par Hollywood. Pour nous introduire à l’histoire de Gigi, il nous parle des différentes formes d’amour, mais surtout des femmes, celles qui se marient, celles qui restent célibataires et celles qui vont le devenir, pour faire tourner la tête aux garçons, notamment la jeune Gigi, dont le destin va nous être conté. Et sur les airs du refrain « Thank Heaven for Little Girls », entonné par Chevalier, la caméra suit Gigi en train de jouer avec les autres jeunes filles puis traverse le parc en courant pour rentrer chez elle. Nous voici donc « entrés dans la danse ».

Gigi est une jeune adolescente espiègle et très enjouée, un peu maladroite. Elle est élevée par sa grand-mère et sa grand-tante Alicia, qui s’efforcent de l’éduquer pour en faire une jeune femme distinguée, mais pas seulement. En effet, les deux femmes ont ceci de singulier qu’elles ne se sont jamais mariées, mais ont vécu pleinement l’amour auprès d’amants prestigieux, comme le XIXème siècle romanesque le permettait. Elles ne souhaitent rien moins que préparer Gigi au grand rôle de femme élégante qu’elles ont elles-mêmes joué. Chaque semaine, dans le luxueux appartement de sa grand-tante Alicia, Gigi apprend à manger le homard ou l’ortolan, mais aussi à connaître les catégories de pierres précieuses, pour en exiger, plus tard, les meilleures, ou encore à savoir choisir le bon cigare, qu’elle saura donner ensuite à son partenaire. Un rôle parfaitement rôdé dans une société mondaine qui s’observe et se donne en spectacle, où chacun doit jouer son rôle à la perfection. De ce spectacle permanent, le film ne cesse de multiplier les lieux associés, la patinoire du Palais de Glace, construit comme un théâtre, les allées du bois de Boulogne, où la bonne société se promène en calèche, et surtout Maxim’s, lieu où, par excellence, l’on se tient au courant de qui est avec qui.

Ce spectacle dans le spectacle contamine tous les aspects de la vie des personnages. Les décors, d’une flamboyance démesurée, où l’on reconnaît la signature de Minnelli, accentuent par leurs couleurs clinquantes l’aspect théâtral de ce petit monde. Écrin idéal pour faire de ces vies une chanson-spectacle le temps d’une scène. Écrites et mises en musique par le duo Alan Jay Lerner / Frederick Loewe, qui avaient fait le succès de Brigadoon (Minnelli, 1954) et, à Broadway, de My Fair Lady (1956), les chansons prolongent naturellement les paroles dans la légèreté de l’autodérision, révélant la frivolité que veulent se donner les personnages. Derrière le chant festif guette la mélancolie. Gigi ne comprend pas pourquoi tout est dévolu à l’amour dans la ville des lumières, dans la chanson « I Don’t Understand the Parisians », et révèle un malaise plus profond. La jeune adolescente est trop à l’étroit dans son costume, un corps qui ne sait où se mettre, mal adapté à l’espace, et auquel Leslie Caron, par la souplesse de son physique de danseuse, donne une désinvolture pleine de grâce. Son corps brinquebalant est de trop dans ces maisons de poupées, où tout doit être à sa place, chaque personnage semblable à un automate, aux réactions prévisibles. Gigi est l’intrus qui fait tâche dans un décor trop reluisant et factice. Même la pirouette finale prête trop à l’ironie pour être prise au sérieux. Car sous le vernis, sourd la violence des rapports humains, la violence des situations humaines. Il faut bien finir par appeler les choses par leur nom, l’histoire de Gigi n’est rien moins que celle d’une jeune fille promise à un destin de courtisane. Cette violence, voire cette misère, le film les fait comprendre par petites touches, toutes de pudeur, ne serait-ce que dans cette scène a priori anodine où Gigi s’efforce de manger les ortolans comme il faut. Broyer les os avec les dents puis les avaler n’est rien, il faut donner l’apparence d’apprécier le repas. Un carcan qui finira par éclater, lorsque Gigi apprendra que ses jeux innocents avec Gaston, le jeune séducteur mondain, qui est pour elle comme un frère, ont évolué vers le sentiment amoureux.

Précisément, à voir la première partie du film, qui s’attarde sur la vie mouvementée du jeune galant Gaston Lachaille, on est tenté de se demander si la figure centrale et cachée de ce musical flamboyant ne serait pas plutôt Gaston que Gigi, véhicule féminin nécessaire à toute production hollywoodienne d’envergure. Ce fringant séducteur qui collectionne les aventures mais qui, dès sa première apparition, déclame dans une chanson aux allures de ritournelles que, pour lui, l’existence se résout à la formule « It’s a Bore ! ». La femme qu’il entretient fait semblant de l’aimer ; lui-même s’aperçoit que son rôle est pitoyablement faux. Il donne des fêtes somptueuses, mais ce n’est que pour remplir le rôle que la société s’attend à le voir jouer, puisqu’il finit, en plein cœur d’un bal masqué, par faire la sieste dans l’arrière-cuisine. Il n’est qu’une pâle effigie modelée par le monde, et il en est conscient. C’est en se réfugiant chez Gigi et sa grand-mère, dans ce salon rouge – couleur de feu, de sang, de passion -, qu’il peut enfin se détendre et s’amuser. Et c’est bien sûr au contact du naturel maladroit mais spontané de Gigi qu’il se libère de son rôle. Gaston parcourt Paris pour s’apercevoir de l’amour caché qu’il ressent pour Gigi. Un Paris rêvé, certes, mais entier, omniprésent. Une telle présence qui fait de la ville un vaste théâtre, dans lequel les personnages ne sont que de minuscules marionnettes, automates bientôt désarticulés. Gaston ne rejoint-il pas l’être masculin en souffrance qui se cache dans les films de Minnelli ? Sa neurasthénie contamine et renverse le film. Même son oncle (incarné, donc, par Maurice Chevalier), séducteur invétéré clamant sa jeunesse, finit par reconnaître que l’âge a du bon, au vu des souffrances de son jeune neveu. Ironie du hasard, la prestation peu vive du french lover hollywoodien Louis Jourdan en fait paradoxalement la clé du personnage, soulignant son malaise existentiel. Une mélancolie qui confère un éclat tragique aux couleurs dans lesquelles baignent les personnages. Sourde tristesse qui nous ferait peut-être douter de la décision finale du jeune galant : est-ce vraiment le rôle que je souhaite ?

Gaston imprègne de son ennui invisible tout le théâtre de la société. Un théâtre dont il vaut mieux rire et se moquer, à la manière de Maurice Chevalier, qui joue à la fois le rôle de l’oncle et celui du metteur en scène, nous indiquant que c’est non pas le réel, mais un spectacle, dans tout son artifice, qui se joue devant nous. Surgit alors l’ombre d’Ophuls dans ces allées du bois de Boulogne… Mais qu’importe, reprenons le refrain – the show must go on.

Gigi, de Vincente Minnelli, avec Leslie Caron, Maurice Chevalier, Louis Jourdan, Etats-Unis, 1h56.

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