Les Hauts de Hurlevent

Par Elsa Renouard & Benjamin Untereiner.

C’est une erreur commune d’affilier Les Hauts de Hurlevent à Jane Eyre, publié la même année et qui connut un succès faramineux, comme de confondre l’irascible Emily Brontë qui ne quitta guère le presbytère isolé de Haworth, avec sa sœur, la sage Charlotte, qui échappa à la campagne anglaise pour devenir préceptrice et conquit le monde des lettres anglaises. Ainsi, si Jane Eyre est LE roman d’amour de la société victorienne, la passion d’Heathcliff pour Catherine se love sous la pierre du folklore anglais où celui qui frappe un jeune bohémien est maudit sur plusieurs générations, où le rare trait de lumière qui traverse la lande en souligne la noirceur quotidienne, où l’on aime pour posséder et où l’on détruit ce que l’on possède. Bien téméraire celui qui chevaucherait à la suite du démon Heathcliff.

C’est pourtant l’entreprise que tente Andrea Arnold, qui enfourche l’animal mais fait le trajet au pas, de telle sorte que c’est à peine si l’on distingue le sillage qu’a laissé dans la lande le passage du mal.

La réalisatrice déploie à nouveau tout son talent à filmer l’adolescence sauvage, poussée telle une herbe folle, que ce soit dans une fissure du bitume londonien (son précédent Fish Tank) ou dans la lande du Yorkshire. Ses choix esthétiques (format 1:37 qui resserre la vision et empêche tout paysagisme décoratif, caméra portée, lumière naturelle) semblent les mieux à même de retranscrire l’impression intense que peut produire sur l’esprit et sur les sens du jeune Heathcliff cette nature omniprésente, grise et venteuse, cette boue collante, ce bestiaire environnant qui lui sont inconnus. Paradoxalement, c’est aussi la limite du projet de se cantonner à la sensation concrète en reléguant bord cadre la part de fantastique fondamentale du roman (quelques beaux plans de vanités, une branche cognant à une fenêtre, une silhouette dans la brume). Le film humanise Heathcliff, un « nigger » qui malgré la volonté du père mourant, ne sera pas mieux traité qu’un domestique, à peine mieux qu’un esclave et il justifie sa dureté (relative) par les mauvais traitements qu’Heathcliff subit. Mais Andrea Arnold échoue à faire basculer le personnage de l’enfant perdu dans la haine et la vengeance comme à pervertir l’innocence d’un amour adolescent, en arrondissant les angles des caractères et laisse le terrible Hindley seul porter le poids de la malignité.

Peut-on y voir une volonté, de la part de la cinéaste, de chercher chez Emily Brontë les traces du racisme d’une société ? Lorsque Heathcliff et Cathy vont espionner leurs riches voisins la nuit venue, et qu’ils se font courser par les chiens, elle semble presque les filmer comme des gamins banlieusards modernes, louchant sur le confort matériel auquel ils n’ont pas accès. Mais cette lecture « sociétale » du roman serait alors un total contresens : la lande n’est pas une cité. Chez Brontë, l’étranger démoniaque n’est que le moyen qu’a trouvé un monde clos pour matérialiser cet autre en soi. C’est tout le propos du roman : c’est en nous qu’il faut chercher la source de la perversion. Cette manière de poser Heathcliff uniquement en victime signe l’échec d’une seconde partie qui devrait voir éclater la terrible vengeance du personnage, et qui se contente d’enregistrer les conséquences tragiques d’une obsession amoureuse somme toute assez conventionnelle. L’inventivité du montage ne peut alors plus empêcher que le beau sensualisme de la première partie se transforme, dans le verger bourgeois, en affèteries stylistiques redondantes. Débutant fort et faiblissant en cours de route, le Wuthering Heights d’Andrea Arnold ne manque certes pas de panache esthétique mais bien de la profonde violence du roman qu’elle adapte.

Les Hauts de Hurlevent, Andrea Arnold, avec Kaya Scodelario, James Howson, Solomon Glave, Grande-Bretagne, 2h8.

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