Anna Karénine, c’est l’histoire d’une rencontre. Celle d’une femme et d’un train. La femme, une bourgeoise russe de la fin du XIXe siècle ; le train, banal, comme tous les autres, comme celui qui arriva en gare de la Ciotat – lui aussi, à la fin du XIXe siècle -, et créa ainsi l’anecdote – probablement fausse – la plus persistante de l’histoire du cinéma. Cette histoire, vous la connaissez déjà. Ou peut-être avez-vous lu Kundera, et pensez-vous que cette histoire est celle d’un chien avec un drôle de sourire.

Disons que vous la connaissez déjà. C’est plus facile ainsi.

Vous connaissez donc l’histoire, mais vous n’en connaissiez pas le ton. Pas celui-ci. Pas celui de l’Anna Karénine de Joe Wright, très loin du chef-d’œuvre de Tolstoï.

Il y a de quoi s’insurger face à une telle destruction de l’histoire littéraire – comme si celle-ci avait survécu aux biographes et à leurs bouquins inutiles – et l’on peut être assurés que certains s’insurgeront face à ce film, qui dénature l’œuvre qu’il adapte. La réaction est parfaitement compréhensible, tant le film présente une caricature ridicule de la Russie, au lieu de la vision qu’en donne le livre ; tant il escamote le discours générationnel du passage de la Russie à la modernité – cette Russie des trains – au profit d’une histoire amoureuse, elle-même traitée avec un lyrisme s’opposant directement à la froideur du livre.

La critique est donc valide, mais philistine et pusillanime.

Ceci n’est pas un manifeste pour les adaptions libres. Anna Karenine n’en est pas une. Je n’essaierai pas non plus de défendre le fait qu’une adaptation cinématographique ne puisse vivre d’elle-même qu’en prenant une certaine distance face à l’œuvre originale, tant l’argument se vaut en soit. Les œuvres fidèles sont, de par la perte du texte, nécessairement inférieures aux livres dont elles sont issues et, de ce fait même, ennuyeuses.

On peut bien reprocher à Anna Karénine de n’être pas une bonne adaptation de l’œuvre de Tolstoï, mais on ne peut en faire la critique du film. Ce serait ne pas juger le film pour ce qu’il est, c’est-à-dire, justement, un film. Qu’on le veuille ou non, l’œuvre originale, si importante soit-elle, n’en fait pas partie, dudit film.

Et quel film.

À défaut d’être intelligent, Anna Karénine est magnifique ; à défaut d’être retenu, il est grandiose ; à défaut d’être humble, il est sublime. Non pas qu’il s’agisse d’un film idiot – quoique, des fois, par moments, un peu, juste un peu, quand, en faisant beaucoup, comme à son habitude, il en fait beaucoup avec une mauvaise idée, ou dans une mauvaise direction – qu’importe, l’ensemble reste splendide.

Alors, comment tant de splendeur ?

Par le refus total de réalisme dans le décor, en premier lieu, qui, celui-ci, du coup, justifie que ces « russes » ne le soient pas et parlent anglais. Par ce refus, Wright peut fabriquer son film, sa beauté, comme bon lui semble, en s’éliminant plusieurs contraintes et, inversement, se permettant plusieurs fantaisies. L’influence de deux réalisateurs anglais importants, Michael Powell et Emeric Pressburger, est évidente, et certains – moi le premier – seront enthousiasmés de voir un retour à un cinéma semblant oublié jusqu’à maintenant. Par cette possibilité de tout contrôler, donc.

Wright peut ainsi s’attarder sur tous les détails avec une minutie folle. La beauté d’Anna Karénine n’en est pas toujours une de l’ensemble. Chaque élément, qu’il s’agisse des acteurs, des mouvements de caméra, desdits décors, de la musique, etc. exhale celle-ci indépendamment. Le manque de retenue du geste aurait pu provoquer le cynisme – le provoquera chez ceux qui le sont, eux, cyniques, avant de savoir juger, contrairement à moi, bien sûr – s’il n’avait pas été tellement réussi.

Anna Karénine  est un film en costumes qui avait tout pour être d’un ennui mortel, la pâle copie cinématographique d’un roman inadaptable. Au lieu de quoi, par refus de la contrainte, c’est un film doté d’un souffle peu commun, auquel le seul reproche possible est l’afféterie. Pas grand-chose, donc.

À la fin du XIXe siècle, un train arrive en gare de la Ciotat, créant ainsi la plus grande anecdote – probablement fausse – de l’histoire du cinéma. On raconte que la foule, affolée par l’image du train fonçant sur elle, se sauve de la salle. L’idée marque les esprits, tant elle fige le cinéma en tant que représentation fidèle de la réalité, concept encore très présent, malgré les efforts de nombreux cinéastes – Powell et Pressburger ou, plus tard, Godard, Bergman, Fellini, Resnais, etc. – pour s’en affranchir.

Finalement, le désir de réalisme n’est qu’une contrainte qu’un artiste doit s’imposer à lui-même. Contrainte trop souvent restrictive, que Wright ne s’impose heureusement pas.

Comme celle du respect de l’œuvre originale, si grande soit-elle.

Parce que, à défaut d’être une grande adaptation, Anna Karénine est un grand film.