Au-delà des collines

Cristian Mungiu plante le décor de son dernier film dans un monastère de Transylvanie. Une jeune femme amoureuse de son amie d’enfance va tenter de la soustraire de son couvent orthodoxe d’adoption. Et forcément, cela se termine mal. Après avoir traité le thème de l’avortement à l’ère de Ceausescu dans 4 mois, 3 semaines et deux jours, récompensé par une Palme d’or à Cannes, Mungiu s’attaque désormais aux dérives de la religion dans la Roumanie contemporaine. Le film échappe à l’écueil du portrait à charge contre l’Eglise orthodoxe, mais n’en reste pas moins une expérience oppressante, la faute à un ton sentencieux qui plombe l’ensemble.

On est d’abord touché par l’histoire de Voichita et Alina, deux jeunes femmes à peine sorties de l’orphelinat. Voichita, la nonne, semble inatteignable, dévouée à sa foi et à son couvent, soumise au joug paternaliste et autoritaire du Pope. Elle a déjà quitté, en quelque sorte, la vie terrestre et la misère de l’existence, impression qui sera confirmée par la suite des évènements : dans cette scène reconstituant l’exorcisme de son amie Alina devant les policiers chargés de l’enquête (un des rares plans émouvants du film), la caméra est focalisée sur le visage livide de Voichita, tel un spectre fantomatique. A l’inverse, Alina, éperdument amoureuse de son amie, incarne la souffrance d’une jeunesse en perdition devant laquelle la société se révèle impuissante. Alors que Voichita ressemble à une apparition désincarnée, le corps d’Alina transpire, vibre, convulse. Le contraste opère de manière saisissante.

Pour autant, l’ensemble reste désespérément austère et ennuyeux. Les personnages sont filmés avec froideur dans une volonté de maîtrise trop visible qui provoque détachement et lassitude. Ainsi, les longs plans séquences (et notamment les plans fixes, utilisés pour les scènes de repas au monastère) dilatent artificiellement l’action. Dès le début l’histoire est jouée d’avance, et pourtant, par un scénario géométrique d’avancées et de reculs, Mungiu retarde ce qui est redouté et annoncé à grands renforts de signes précurseurs. Mais surtout, et c’est là le vrai problème, le film n’évite pas démonstration pontifiante. La dernière scène du film est à cet égard particulièrement édifiante. La caméra, installée dans le silence de mort des religieux orthodoxes à l’arrière de la voiture de police, filme à travers le pare-brise la banlieue grise et bruyante de la ville de Iasi. Un dialogue se fait jour entre les policiers autour d’un fait divers sordide entendu à la radio, qui serait la conséquence des méfaits de l’internet. Etait-ce réellement nécessaire d’ajouter cette explication finale ? Voilà une analyse balourde des travers de la société roumaine : la modernité, encore une fois synonyme de perversion. Ce motif didactique est présent tout au long du film, et les institutions en prennent pour leur grade : l’hôpital est caricaturé par l’image d’une médecin brutale et indifférente, les orthodoxes justes et bienveillants sombrent forcément dans les pratiques obscurantistes.

Sous prétexte de réalisme, Mungiu nous inflige ainsi une longue épreuve cinématographique, loin du tragi-comique absurde et enlevé de La mort de Dante Lazarescu, porteur d’un regard subtil sur la question humaine dans la Roumanie post-Ceausescu.

Cinéphile éclectique, surtout quand il s’agit de cinéma américain (voire anglo-saxon à la limite).

4 Comments

  • Répondre décembre 5, 2012

    Benjamin

    Belle idée que celle de l’opposition des corps des deux jeunes femmes.
    Quant à moi, Je trouve abusive l’utilisation du terme « austère » pour ce film.
    Certes, les plans sont souvent fixes, mais en caméra portée: s’il y a du mouvement chez les personnages, la caméra les suit – l’idée maîtresse est plutôt celle des plan-séquences – et ils sont brillants. Par ailleurs, le film est long mais les plans ont toujours une durée « légitime », le montage ne joue pas sur leur dilatation excessive, ni sur le vide du cadre: il y a toujours du dialogue, de l’action (je n’ai pas souvenir d’un plan dans lequel il ne se passe « rien »); et en plus, le couvent orthodoxe me semble bien plus cosy que son cousin catholique!
    Quant à la froideur du film, elle n’est qu’apparente: il s’agit plutôt d’une satire bien camouflée. Cela ne contredit pas l’idée d’un cinéaste « sentencieux », mais disons que les qualités du film me semblent bien plus fortes que ses défauts éventuels.

  • Répondre novembre 27, 2012

    GAEL

    Kippour qui est, (quand même), (un peu), un film chiant 😉

  • Répondre novembre 26, 2012

    FBP

    Je suis assez d’accord sur la description « sociale » de la Roumanie, qui devient presque schématique à force de froideur, de détachement et de maîtrise. Par contre, je ne trouve pas que la longueur, et notament celle des plans fixes, soit gênante, au contraire. C’est elle qui permet d’installer cette impression de quotidien commun, banal et répétitif… et de créer, en contre-coup, l’horreur du crescendo final, vraiment saisissant.
    Par ailleurs, les plans fixes (et notament ceux de cuisine ou de salle à manger) sont composés à la perfection, et m’ont rappelé les plus belles mises en scène de Gitaï (dans Kippour notament).

    • Répondre novembre 27, 2012

      Pauline G.

      C’est vrai que les plans fixes sont très bien composés, comme des tableaux de la vie au monastère. Mais c’est ça qui me gène aussi un peu. Du coup, on ne voit pas assez l’évolution des personnages, qui sont comme figés dans une posture. Après je suis d’accord, le final est assez impressionnant…

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