Sharqiya

Le ton est donné dès le début du film, sans concession : le village dans lequel résident Kamel, son frère Khaled et sa belle-soeur Nadia, fait l’objet d’un avis de démolition. En fait de village, il s’agit plutôt d’un hameau implanté illégalement au beau milieu du désert de Néguev, dans le sud d’Israël. Deux petites cahutes en tôle ondulée jouxtent une tente bédouine et un enclos. A la lecture de l’acte, l’issue du film semble être connue d’avance : après une première réaction de colère, la résignation et le dépit se lisent sur les visages. Dès ce moment, le réalisateur observera, par le prisme du personnage de Kamel, le traitement réservé aux bédouins d’Israël.

Cet angle narratif permet de mettre au jour le problème d’identité que peuvent ressentir les minorités qui s’assimilent à une culture dominante. Tiraillé entre deux mondes, Kamel est inadapté parmi les siens et marginalisé par ses collègues israéliens. De ces longs plan-séquences qui suivent ses traversées du désert, où seul le bruit du sable écrasé par ses pas vient troubler un silence écrasant, pointe la solitude du nomade en mouvement. Solitude renforcée par l’attitude de Khaled, qui le voit comme un vendu à la cause israélienne. Entre eux, pas d’échange frontal, seulement des regards fuyants. Solitude également ressentie sur son lieu de travail : au milieu de la valse frénétique des autocars et de l’agitation d’un hall de transport névralgique, Kamel semble traverser les lieux sans y appartenir. Les échanges avec son supérieur n’ont pour limite que leurs différences de culture et d’acception de la valeur travail : simple moyen de subsistance dans un cas, vecteur d’ascension sociale dans l’autre.

D’un récit centré sur un point de vue unique, couplé à une mise en scène sobre et à une économie de dialogues, il ressort un film quasi documentaire, théâtre d’observation de la minorité bédouine. Pour autant, cette force est aussi une faiblesse, car le réalisateur ne parvient pas à nous captiver : à trop être focalisé sur son personnage principal, taiseux et solitaire, le récit semble quelque peu anesthésié, provoquant chez le spectateur une sensation de distance. On pourra dès lors regretter que le réalisateur n’ait pas plus développé en contrepoint le personnage de Khaled, animé par une fièvre inébranlable de défendre une éthique de vie propre à la culture bédouine.

Il n’empêche que le film dresse un tableau incisif de la place des bédouins dans la société israélienne. La scène de la démolition, filmée avec une froideur implacable, démontre l’efficacité redoutable du dispositif policier israélien : tels des fétus de paille balayés par le vent, les deux cahutes sont écrasées en un rien de temps, sous le regard résigné de leurs occupants. Écrasement qui n’est pas sans rappeler, dans un registre moins spectaculaire mais aussi parlant, l’anéantissement sanglant des idéaux de la jeunesse révolutionnaire par la brigade israélienne anti-terroriste dans Le Policier de Nadav Lapid. Quand il s’agit de préserver un semblant d’unité factice, les minorités ne valent pas grand chose face au rouleau compresseur israélien.

Sharqiya, d’Avi Livne, avec Adnan Abu Wadi, Maysa Abed Alhadi, Adnan Abu Muhared, France/Israël/Allemagne, 1h22.

Cinéphile éclectique, surtout quand il s’agit de cinéma américain (voire anglo-saxon à la limite).

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