Skyfall, exploration des espaces retranchés

Le dernier opus de la série imaginée par Ian Flemming est un retour aux sources. Exit la mise en scène épileptique de Marc Foster (réalisateur du décevant Quantum of solace), le classicisme est ici de rigueur. Approche classique donc, mais profondément ancrée dans les problématiques du monde contemporain : mondialisation des échanges et nouveaux moyens de communication donnent un visage inédit à l’ennemi. Comme l’explique « M », chef des services secrets britanniques, lors d’une audience au tribunal, ce dernier est désormais protéiforme, opaque, intraçable. Il vit à l’ombre des réseaux du « village global ». Le film nous entraine alors dans une passionnante exploration de lieux périphériques, en marge de la ville moderne.

Ce qui frappe dans la réalisation de Sam Mendes, c’est d’abord l’intelligence des lieux. Si la ville est le théâtre des opérations (Istanbul, Londres, Shanghai, Macau), les vrais conflits se déroulent à la marge : dans les ruines d’une île à l’abandon, au fin fond des terres écossaises, dans les tunnels du Londres sous-terrain. Là, tout est possible, car le cyber-terroriste Silva peut prévoir et contrôler à distance.

Mais face à cet univers de potentialités, Sam Mendes préfère se centrer sur les motivations qui guident l’action, et non sur l’action en elle-même. Le générique d’introduction donne le ton : le véritable drame se situe dans l’univers symbolique de la psyché. Les lieux explorés reflètent alors le refoulé des personnages. L’esprit troublé de Silva, dans les immeubles en ruine de l’île annexée par son réseau, filmés dans une lumière intemporelle. La solitude de Bond, dans le manoir isolé au milieu de la plaine sauvage et désertique d’Ecosse, saisi dans de magnifiques plans d’ensemble. Finalement, le scénario importe peu. La liste des membres de l’OTAN infiltrés dans réseaux terroristes n’était qu’un prétexte pour résoudre une histoire personnelle, une histoire de famille : deux espions, faux frères et vrais ennemis qui se disputent la même mère d’adoption, soit « M » ou « Mum ».

Car ce n’est pas le goût du pouvoir, ni les croyances idéologiques, qui guident l’action de Silva (Javier Bardem, aussi génial que dans No country for old men). Dans sa névrose, cet ancien agent des services secrets est persuadé d’avoir été abandonné par celle en qui reposait toute sa confiance. Il doit donc, au sens propre du terme, tuer la mère. De façon analogue, si Bond sombre dans l’alcool et la dépression après avoir été laissé pour mort, ce n’est pas à cause du traumatisme physique qu’il a subi, mais bien du fait d’avoir été, selon lui, trahi par « M ». Ce choc psychologique se traduit chez lui par une baisse de ses capacités physiques. La mise en scène fluide et sophistiquée de Sam Mendes ainsi que ses références picturales (Turner, Modigliani) contrastent alors avec la pesanteur de son corps. Pour se libérer d’un carcan charnel oppressant, l’agent secret va devoir régler ses problèmes personnels. Dès cet instant, il s’agira pour Bond, à l’instar de Silva mais dans une version symbolique, de tuer la mère.

Silva, c’est donc la face trouble de Bond : son double ou son reflet, idée développée par la séquence des miroirs dans un générique en forme de clin d’oeil à la Dame de Shanghai. Mais surtout son ombre, thématique reprise continûment : les silhouettes qui se découpent la nuit dans la lumière bleutée des néons lors d’un corps à corps au sommet d’un building de Shanghai, ou encore l’ombre fugitive de Silva, poursuivi par Bond, captée au détour d’un tunnel du sous-sol londonien. Et cette fabuleuse séquence finale de chasse à l’homme nocturne, illuminée par l’explosion du manoir dans la lande écossaise.

En vainquant son double et en assumant sa part d’ombre (sans se départir de son sens de l’humour retrouvé), Bond regagne sa puissance : après la mort de la femme aimée dans Casino Royale et son deuil dans Quantum of solace, l’agent 007 a terminé son introspection et assume son statut d’orphelin. Ms Monneypenny est derrière son bureau ; ça y est, les aventures de James Bond peuvent (re)commencer.

Cinéphile éclectique, surtout quand il s’agit de cinéma américain (voire anglo-saxon à la limite).

5 Comments

  • Répondre avril 15, 2013

    Amérine Hamonet

    Bonjour,

    Je réalise mon mémoire de recherche sur les blockbusters américain et j’ai un cas pratique sur Skyfall.
    Est-ce que les attachés de presse de Skyfall vous avez fait parvenir un dossier de presse et si oui pouvez-vous me contacter ?

    Merci de votre réponse.

  • […] ce que j’ai vraiment pensé de cet opus, il vous faudrait lire cette critique, puis celle-ci, faire l’amalgame des deux pour finalement couper la poire en deux. C’est à mi-chemin […]

  • […] montage sonore – ex aequo : Skyfall & Zero Dark […]

  • Répondre novembre 9, 2012

    Jeremy Sahel

    juste une question pourquoi ils allument leur lampe torche alors que grâce à ça ils vont se faire gauler ?

    • Répondre novembre 9, 2012

      Pauline

      Mais c’est parce qu’ils ont peur du noir! Non mais sinon, je te l’accorde, on pourrait relever plusieurs incohérences ou invraisemblances. Mais bon, la qualité principale d’un James Bond ne réside surement pas dans le réalisme du récit…

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