Dans la maison : hors sujet ?

Le pitch de départ est séducteur : un adolescent timoré au visage diaphane manipule son professeur de français et, sous couvert d’un exercice d’écriture, l’entraine dans un fantasme voyeuriste en violant l’intimité d’une famille cobaye. Le film peut donc aborder deux thématiques vendeuses : le difficile exercice du processus créatif et l’ambiguïté de la relation entre maître et élève.

A l’instar de Swimming Pool, Dans la maison interroge le métier d’écrivain par le prisme de la scoptophilie : le voyeurisme est-il la clé de la création littéraire, ou, du moins, le processus d’écriture peut-il justifier une posture voyeuriste ? Dans le dernier film de François Ozon, la description de la mécanique à l’œuvre chez Claude dans son apprentissage de l’écriture est nourrie par un dispositif astucieux qui consiste à puiser dans le réel une source d’inspiration fictionnelle : Le jeune homme alimente ses histoires grâce à son immersion de plus en plus intrusive chez les « Rafa ». A partir de ce moment, la narration est présentée du point de vue subjectif de l’écrivain en herbe et brouille la frontière entre réalité et fiction. Cette perspective créée progressivement le malaise chez le spectateur qui, comme le professeur de Claude, peine à se raccrocher à une vision rationnelle des évènements qui se déroulent sous ses yeux. Événements qui d’ailleurs sont plus ou moins provoqués par les encouragements de M. Germain lui-même. Car en réalité, c’est bien ce dernier qui pousse Claude à persévérer dans son entreprise malsaine. Dans la maison propose en cela une nouvelle (et énième) variation autour des relations troubles et ambiguës que peuvent entretenir le maître et son élève. Le professeur semble nourrir son impuissance créatrice en se projetant tête baissée dans l’histoire de son élève. L’élève s’exerce quant à lui à la manipulation et teste son emprise sur son maître en l’embarquant dans son fantasme.

Sur le plan psychologique, l’ambiguïté des relations entre Claude et celui qu’il surnomme son « maestro » est plutôt bien rendue : les pistes sont seulement esquissées (désir du professeur envers son élève, paternité inassouvie, vie littéraire par procuration?). Mais c’est au niveau du scénario que le bât blesse : la famille « normale » est chiante. On s’ennuie devant les discours sans fin de Rafa papa, représentant de commerce. Alors François Ozon va s’appliquer à mettre un peu de piment dans son histoire, par des retournements rocambolesques chez ses personnages. L’idée des pirouettes scénaristiques est intéressante, car elle est basée sur le principe que c’est Claude lui-même qui manipule la famille cobaye comme des pions sur un échiquier. Mais tout ça paraît artificiel, voire convenu (le baiser échangé dans la chambre, l’étreinte volée dans la cuisine). Un peu comme la vision réductrice de l’art contemporain et des horreurs exposées dans la galerie de Mme Germain. Et finalement le tout devient confus : on ne comprend pas bien la nécessité de greffer au fantasme voyeuriste de l’adolescent son initiation au désir auprès de la « femme de la classe moyenne ». On regrette surtout que les thématiques esquissées soient noyées dans la surenchère des retournements narratifs.

Dommage en effet que François Ozon n’aboutisse pas totalement sa réflexion sur le recours à l’interdit comme source d’inspiration littéraire. De la même manière, on reste sur notre faim quant au traitement du thème du voyeurisme. Car si l’importance du regard est bien mise en exergue par les nombreux plans sur le visage de Claude, qui prend un plaisir certain à violer l’intimité de ses hôtes, on reste loin de l’audace formelle dont ont témoigné Michael Powell (Le voyeur) ou Brian De Palma (tout) dans ce domaine. Mais, faute de mieux, on appréciera quand même le clin d’œil humoristique à Fenêtre sur cour, dans une scène où le maître et l’élève s’amusent à réécrire, comme si la réalité n’était pas suffisante, les histoires quotidiennes et banales qui se trament sous leurs yeux.

Dans la maison de François Ozon, avec Fabrice Luchini, Kristin Scott-Thomas, Emmanuelle Seigner, Denis Ménochet, France, 1h45.

Cinéphile éclectique, surtout quand il s’agit de cinéma américain (voire anglo-saxon à la limite).

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