Formalisme du détail (Like Someone In Love)

A première vue, Like Someone In Love ressemble à n’importe laquelle des dernières oeuvres d’Abbas Kiarostami : le réalisateur y filme une série de conversations partiellement improvisées, se déroulant pour la plupart dans des voitures. Pourtant, dans le cadre même de ces similitudes, le réalisateur opère, à mes yeux, une petite révolution interne de sa propre esthétique.

Je dis « petite » : c’est que Kiarostami fait les choses tranquillement. En tant que formaliste – cette intention ayant été déjà clairement énoncée dans son cinéma à la fin du Goût de la Cerise – l’auteur apparaît bien calme, très loin des airs affectés et grandiloquents qui caractérisent souvent un cinéma formaliste. Les idées esthétiques de Kiarostami, elles se trouvent dans les détails qui constituent la scène, créant ainsi des ambiances tangibles, plutôt que dans un traitement de l’image affiché comme différent. D’où, donc, qu’il soit capable de faire un cinéma aussi nouveau, bien que dominé par un principe formel aussi connu, c’est-à-dire les conversations, qui impliquent le plus souvent le champ-contrechamp. Il est, si je puis dire, un formaliste du détail.

Pour ce qui est de l’esthétique basique de la conversation, Like Someone In Love passe en revue tous les paradigmes à l’oeuvre dans ses films précédents – personnages parlant directement d’un à un, par groupe de trois, de véhicule à véhicule, séparés par des objets, etc. – et aussi quelques nouveaux – c’est ainsi que l’on voit une femme, seule sur la banquette d’un taxi, écouter la messagerie de son téléphone). Les thèmes non plus ne sont pas nouveaux, et l’on pourrait voir dans ce film un désir d’opérer la somme de ce qui a déjà été fait.

C’est dans le lieu que Like Someone In Love diffère fortement de la filmographie du réalisateur. Toute l’action du film se déroulant à Tokyo, cette dernière devient porteuse de l’oeuvre, l’influençant dans son entièreté. La différence s’exprime notamment dans le traitement des couleurs. Si Kiarostami, lorsqu’il filmait l’Iran ou l’Italie, recourait souvent à des teintes jaunâtres, un pays apparaissant comme une nature aride, et l’autre comme bucolique, les couleurs sont, dans Like Someone In Love, issues des néons ou de la ville, et ce, même en intérieurs.

Tout cela ne serait pas grand-chose pour un autre cinéaste, mais étant donné que Kiarostami en est un porté par le détail, le changement de lieu devient quelque chose de majeur. Parce que les personnages se trouvent à Tokyo, l’implication des évènements qu’ils vivent est nouvelle, tout comme l’ambiance qui baigne le film. On comprend alors le désir du cinéaste de réemployer ses paradigmes habituels, parce qu’il peut en obtenir ici de nouveaux résultats.

Like Someone In Love, d’Abbas Kiarostami, avec Rin Takanashi, Tadashi Okuno, Rio Kase, France/Japon, 1h49.

« 26 janvier 1988, le monde change, Olivier Bouchard naît. Vingt-trois années plus tard, après avoir reçu les honneurs pour ses études en scénarisation cinématographique à l’UQAM, la plus prestigieuse université hippie d’Amérique du Nord, il fait un voyage culturel en France où il devient rédacteur vedette (parmi plusieurs autres) pour Les Fiches du Cinéma et Cinématraque. Sa cinéphilie est caractérisée par son amour des films ennuyeux, d’où son intérêt pour Alain Resnais, mais son écriture personnelle est définie par l’humble désir de fictionnaliser sa propre vie « avec le même talent qui se retrouvait chez Fellini ».

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