Les amours incestueuses

J’avoue que lorsque j’ai proposé au rédac chef de me pencher sur les associations créatives des vidéos musicales de Gondry et Guomundsdottir, je roulais un peu des mécaniques. J’en ai passé, des nuits et des semaines à écouter Björk, à décortiquer ses chansons, à comprendre chaque note, et j’en ai passé, des jours et des mois, à mater en boucle les clips que le réalisateur de Human Nature avait créés pour la chanteuse islandaise. A force, j’imaginais pouvoir écrire assez vite un article plutôt brillant sur cette célèbre collaboration. J’aurais évoqué Karlheinz Stockhausen, Oui Oui, les premières amours punk de l’ado islandaise sous absinthe et du tricky kid des ghettos versaillais. Cela aurait été facile, un angle d’attaque sans risque. Et puis j’écris depuis des années sur le cinéma, écrire sur les vidéos musicales c’est un peu la même chose. 

Très vite, j’ai déchanté. Il me paraît maintenant évident qu’écrire sur le cinéma et écrire sur les clips sont des exercices bien différents. On ne peut pas écrire sur les clips comme on écrit sur le cinéma, de même qu’on ne peut pas comparer le cinéma au clip. Cette facilité imbécile qu’ont certains à vouloir dénigrer un cinéaste en le taxant de clippeur, ou au mieux d’auteur venant du clip (c’est le cas de Gondry), montre qu’ils n’ont jamais réfléchi à l’objet clip, et à peine à l’idée de cinéma. Or, le maniérisme cinématographique est une chose bien différente des expérimentations visuelles des clips. Le clip est un art tout aussi noble que celui du cinéma. Ou alors, l’on peut flinguer Béla Tarr en lui reprochant ses références trop appuyées aux clips de Depeche Mode. Débile.

Le clip, plus que le cinéma, est un rapport aux rêves, où tout est question d’interprétation (c’est pourquoi il ne faut pas écouter les créateurs de clips, moins encore que les cinéastes : ils racontent des cracks). Peut-être est-ce par ce biais-là que j’arriverai à écrire sur les vidéos musicales, en me replongeant dans Freud et en lisant Lacan.

Prenez donc ce texte comme un brouillon : je n’ai aucune idée de la façon de procéder. Pas très envie de faire un historique, il y a Wikipedia pour cela. Je ne vois pas trop l’intérêt, non plus, de relever les rapports entre le cinéma de Gondry et les clips de Gondry. Pour le coup (et c’est la raison pour laquelle j’ai voulu évoquer Björk), il n’est pas question de Michel Gondry, ni de Björk, mais d’une entité bicéphale. Alors, voilà, je jette des idées.

On pourrait commencer par ça:

Le plaisir qu’a Björk de travailler avec Michel Gondry s’explique par le refus du réalisateur d’imposer son univers à la chanteuse, chose que n’a pas voulu entendre Lars Von Trier, et qui a ensuite ruiné le résultat de Dancer In The Dark. Le cinéaste fusionne son univers avec celui de la compositrice.

Lorsque l’on évoquera leur collaboration, on ne dira pas « les clips de Björk », ni « les clips de Michel Gondry ». Il y a décidément un travail d’équipe, dans lequel chacun trouve à s’exprimer. C’est ainsi que les récits des clips ne sont pas les récits des chansons, et que lorsque l’une chante la nature, ou se laisse aller à rassurer par ses chansons une amie, l’autre film la ville et les univers de synthèse. Il pousse, surtout, le personnage qu’interprète son amie dans les pires cauchemars. Michel Gondry serait-il à Björk ce que Joe Dante est à Spielberg ? La face sombre et cauchemardesque que Björk n’arrive pas à assumer ?

Bicéphale, donc, est l’univers que développent les deux artistes, Björk n’est pas le personnage des clips de Gondry, ces histoires de lutin, c’est de la connerie. Par contre, son travail avec Gondry révèle son narcissisme, ainsi que sa dualité. Björk est un autre, elle se dédouble, on la retrouve en 8-bits, ou en hologramme dans Hyper Ballad, et enfin en images de synthèse. Chez Cunningham, elle se fait l’amour à elle-même, chez McQueen elle fait peur aux poissons, à pleines dents. Björk est un monstre pervers, pas une femme-enfant, c’est le mérite du travail effectué avec son psy Gondry que de lui avoir permis d’accepter son caractère monstrueux.

Et puis il y a ce rapport incestueux qui lie Gondry à la chanteuse, cette dernière l’a révélé. Elle lui a donné les moyens de ses ambitions. La Ville est un petit bijou, Björk a eu le nez fin. Oui Oui, par contre, n’était bon qu’à jouer dans la rue pour la fête de la musique. Le geek aux lunettes à double foyer avec une choucroute sur la tête, c’était Gondry. A l’époque, Gondry était un puceau de l’image, il maniait bien le manche, certes, mais Björk l’a déniaisé. La perversité de la chose, c’est qu’en le déniaisant, elle l’a fait naître réellement. Björk a enfanté Gondry.

Ce qui rend, au final, si unique cette collaboration, ce qui donne aux clips de ce duo leur caractère si singulier, c’est qu’ils sont de magnifiques infidélités déviantes à leurs univers respectifs.

PS : Ne vous endormez jamais devant le clip de Bachelorette, ni devant celui de Declare Independance. Le premier est l’un des pires diamants noirs de l’angoisse, l’autre est orwellien en diable.  


Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

Be first to comment